Oubliez les allées trop propres et les pelouses bien tondues de Repentigny, de Brossard ou de Candiac. Dans la région parisienne, certaines parties de la banlieue ressemblent plutôt à une zone de guerre où même la police n'ose plus s'aventurer.
Nous nous y sommes rendus pour témoigner de la situation, devenue le symbole de l'insécurité qui règne en France et un enjeu de la campagne présidentielle.
Senia Boucherrougui, la présidente de l'Association contre la violence à Saint-Denis, avait insisté pour que je retienne trois consignes : surtout pas de photos, ne pas montrer sa peur («ils flairent la peur») et parler poliment («surtout pas de familiarités»). «J'y vais souvent et je vous dis que tout va bien se passer !»
En pénétrant dans le quartier de La Courtille, une cité HLM notoirement violente du département de Seine-Saint-Denis, une banlieue au nord de Paris, je la sens moins assurée quand elle murmure : «Ça y est, des guetteurs nous ont repérés !»
Trois adolescents, pantalons baissés jusqu'aux fesses, style rappeur américain, s'avancent vers nous. «Vous êtes qui monsieur ?»
— C'est bon les gars, c'est mon ami.
— Ce n'est pas un keuf (flic en argot) au moins, madame ?
Senia Boucherrougui se porte garante de moi. Mais nous n'aurons pas le droit de rentrer dans les immeubles. Des squatteurs occupent le hall d'entrée et ne souhaitent pas être vus dans leur «intimité».
Alors que nous rebroussons le chemin, quelques curieux se sont penchés aux fenêtres des différents immeubles aux murs lézardés. Tout ici sent la misère, le surpeuplement et la démission des autorités publiques. Il y a près d'un an que les policiers n'ont pas osé s'y rendre.
«La situation sanitaire aussi devient catastrophique, imaginez donc que même pour une urgence extrême les ambulances ne peuvent entrer dans la cité. La violence terrifie tout le monde.»
Cette violence dont Senia Bouccherrougui a aussi été victime et qui l'a poussé à créer son association en 2004.
Un an plus tard, après une apparente bavure policière, la banlieue française s'embrasait. L'épicentre des émeutes fut Clichy-sous-Bois, mais à Saint-Denis aussi des voitures ont brûlé, des commerces vandalisés. Les autorités avaient alors dû décréter l'état d'urgence.
Le ministère de l'Intérieur qui tente de reprendre le contrôle des banlieues affirmait l'année dernière qu'en un an, la police avait procédé en Seine Saint-Denis à 40 000 interpellations et contrôlé 18 000 halls d'immeubles.
Senia Boucherrougui met en doute ces statistiques destinées selon elle à donner l'illusion que le gouvernement reprend le contrôle de la situation. Sur le terrain, elle constate plutôt une dégradation du climat avec deux nouveaux phénomènes inquiétants : la multiplication des agressions à domicile et la professionnalisation des réseaux de vente de drogue.
Ironiquement, les revendeurs de drogue qui ne veulent pas que la police rôde dans les environs sont ceux qui tentent le plus de calmer les jeunes agresseurs.
Malgré tout, Senia Boucherrougui ne quitterait pour rien au monde sa banlieue. Elle compte même se lancer dans la bataille politique, pour se faire élire sous l'étiquette d'indépendante. «79 nationalités cohabitent ici, il existe de la générosité aussi !»
Quand je lui demande quel message elle souhaite passer, ce n'est pas le visage attachant de la banlieue qu'elle voudrait mettre de l'avant, mais le besoin d'agir vite pour faire reculer la peur qui étouffe la cité.