VANCOUVER - Après des années de grisaille, les rivières de l'ouest canadien et américain se sont mises soudain à rougeoyer - littéralement -, envahies par le saumon revenu après une longue absence qui a fait craindre une crise de l'espèce.
Depuis la mi-août, le saumon sockeye afflue, pléthorique, de l'océan Pacifique. Il remonte en masse le courant du fleuve Fraser et bondit à contre-courant, dans les torrents des États américains de Washington, de l'Oregon, de l'Alaska et de la province canadienne de Colombie Britannique.
À quoi doit-on ce retour presque miraculeux après la tout aussi mystérieuse disparition l'année dernière? Personne ne semble détenir la clé de l'énigme, alors que le débat s'amplifie sur le rôle du changement climatique, des quotas de pêche et de la politique gouvernementale en la matière.
«Nous n'en savons rien», reconnaît Barry Rosenberger, du ministère fédéral canadien des Pêches et des Océans.
Tous les experts sont d'accord pour dire que les conditions ont été pratiquement idéales cette année pour le saumon sockey, connu pour sa couleur rouge vif et dont la vie suit un scénario quadriennal.
Depuis leur éclosion dans les eaux intérieures en 2006, les sockeys ont migré en 2008 vers l'océan où ils se sont épanouis, avec abondance de krill et de plancton pour nourriture, les basses températures qu'ils préfèrent et un petit nombre de prédateurs. Des millions de saumons ont ainsi mûri pour retourner sur leurs lieux de naissance pour se reproduire - et mourir.
«Le saumon nous promène sur les montagnes russes», explique le spécialiste en biologie marine John Reynolds, de l'université Simon Fraser.
«L'année dernière nous avons eu le retour le plus faible depuis au moins 50 ans et cette année on va vers un niveau record qu'on n'a pas vu depuis près d'un siècle», poursuit le chercheur.
Plusieurs mauvaises années consécutives et la quasi-disparition du saumon en 2009 ont poussé le Canada à créer une commission d'enquête. Celle-ci a commencé à siéger au moment même où la vague rouge est arrivée, plus haute que jamais.
Le phénomène est mondial, touchant aussi le Japon et la Russie. Aux Etats-Unis, quelque 40 millions sockeys sont entrés dans six réseaux de rivières d'Alaska via la baie de Bristol, battant tous les records, selon M. Rosenberger. Dans l'Oregon aussi, le retour du sockey dans le fleuve Columbia est le plus massif depuis 1938.
Mais c'est Vancouver qui est en passe d'établir un record. Mardi, la Commission du saumon du Pacifique, un organisme canado-américain, a estimé le nombre de poissons dans le fleuve Fraser à 34,5 millions, tandis que l'administration fédérale a indiqué que les pêcheurs - industriels, indiens et individuels - en avaient pris déjà environ 10,7 millions.
La pêche commerciale a été close mardi, pour protéger les poissons pendant la période du frai, mais les prises abondantes ont d'ores et déjà provoqué une baisse de 70% des prix. Le long des quais à Vancouver, les passants achètent de gros saumons à 15 dollars pièce, en direct du bateau.
L'abondance rappelle celle de 1913, quand 39 millions de poissons étaient entrés dans le fleuve Fraser, avant de périr, presque tous, à un endroit surnommé Hell's Gate (Portes de l'Enfer), quelque 200 km au nord-est de Vancouver.
Une équipe d'ouvriers travaillant sur un chantier ferroviaire avait laissé tomber des rochers dans cette gorge étroite du Fraser et quelque 38 millions de saumons sont morts en tentant en vain de franchir l'obstacle.
Aujourd'hui, le pays tout entier respire, car, comme l'a dit le quotidien de référence Globe and Mail, «si le Canada doit avoir un plat national, c'est du saumon sauvage».