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EXCLUSIF

Violente «décompression»

Mathieu Turbide
Le Journal de Montréal
01/02/2010 05h23 
EXCLUSIF - Violente «décompression»
Les soldats canadiens passent cinq jours dans le cadre paradisiaque du secteur de Paphos, sur l’île de Chypre, en plein cœur de la Méditerranée.  
© PHOTO D'ARCHIVES

Quand les soldats canadiens reviennent d'Afghanistan, ils font un arrêt d'environ une semaine pour «décompresser» sur l'île paradisiaque de Chypre. Mais pour plusieurs soldats, cette «décompression» rime avec abus d'alcool, bagarres et violence, révèlent des documents militaires obtenus par le Journal.

À lire aussi

  • Se saouler... est une «priorité»
  • En quelque 150 jours de présence à Chypre depuis l'automne 2006, les soldats canadiens ont été impliqués dans plus d'une centaine d'incidents pour lesquels la police militaire a dû intervenir. Une trentaine de ces incidents étaient de nature violente et au moins 50 mettaient en cause des soldats «intoxiqués» par l'alcool.

    Les rapports de la police militaire, obtenus par la Loi d'accès à l'information, montrent que les soldats, dès leur arrivée à Chypre, profitent souvent de la liberté qui leur est accordée pour aller boire dans les bars en groupe, quand ils ne vont pas carrément à la recherche de danseuses nues ou de prostituées.

    Des «gangs» locaux

    Souvent, ces escapades nocturnes amènent les militaires dans des endroits où une certaine pègre locale n'apprécie pas trop leur présence.

    À au moins quatre reprises, des soldats canadiens ont été attaqués ou menacés, par des groupes de Chypriotes, souvent armés de pistolets. Dans l'un de ces cas, en juillet 2007, un soldat s'est retrouvé avec un pistolet 9 mm pointé en plein sur son visage au moment où il tentait d'aller chercher des renforts dans un bar pour aider un de ses confrères qui se battait avec des «videurs de rue» (street bouncers).

    Consommation d'alcool

    La plupart des incidents violents ont un lien direct avec la consommation d'alcool des militaires, indiquent les rapports.

    Plusieurs soldats abusent de l'alcool à tel point qu'ils finissent par se battre entre eux pour des insultes, ou avec des Chypriotes qu'ils ont insultés ou bousculés.

    Le cas le plus médiatisé est certainement celui des soldats Louis Pelletier et Guillaume Simon qui avaient violemment frappé un citoyen britannique demeurant à Chypre après avoir insulté son épouse et craché sur elle, en mars 2008.

    Les rapports montrent aussi plusieurs cas de méfaits provoqués par des soldats en état d'ébriété. Par exemple, un soldat ivre et mécontent a fracassé la porte de l'hôtel 5 étoiles où résident les militaires. Un autre est entré par effraction en pleine nuit, pour une raison non dévoilée, dans la résidence de citoyens chypriotes.

    En mars der nier, un soldat saoul est tombé du balcon de sa chambre située au premier étage de l'hôtel. Il s'en est tiré sans trop de mal, avec quelques blessures.

    (avec la collaboration de Jonatan Larochelle)

  • Le Journal tente, depuis trois semaines, de faire une entrevue avec un responsable de l'armée canadienne à ce sujet. Mais après avoir parlé à plusieurs reprises avec des représentants des relations avec les médias qui nous promettent une entrevue, nous n'avons toujours pas pu la réaliser.
  • Qu'est-ce que la «décompression» ?

  • Le programme de «décompression dans un tiers lieu» (DTL) a été mis sur pied en 2002, lors des premiers retours de soldats canadiens postés en Afghanistan.

  • C'est l'un des responsables de la mission en Afghanistan, le lieutenant-colonel Patrick Stogran qui a proposé cette idée de permettre aux soldats de faire un arrêt supervisé avant de revenir au pays.

  • En 2002, la DTL se déroulait sur l'île de Guam, dans le Pacifique.

  • En 2003, comme la situation était moins dangereuse en Afghanistan, la DTL a été suspendue, mais elle a repris depuis et s'est déplacée de Guam à Chypre.

  • Généralement, le programme de DTL dure cinq jours.

  • Les soldats peuvent participer à des séances pour discuter du stress, de leur réintégration dans le milieu familial, etc. Ils peuvent rencontrer des spécialistes et des psychologues. Ils ont aussi droit à des activités sportives, de tourisme et de plein air.

  • Les soldats reçoivent un «briefing» sur leur séjour à Chypre dès leur arrivée.

  • Les activités organisées par les Forces armées ont lieu du matin au milieu de l'après-midi, après quoi les soldats sont libres de faire ce qu'ils veulent.

  • À la suite de problèmes lors des premières années du programme, un couvre-feu a été fixé à 2 h 30 du matin. Et les soldats doivent porter un bracelet de permission d'alcool pour en consommer à l'hôtel.


  • Voici une série d'anecdotes parmi une centaine relevées, qui ont nécessité l'intervention de la police militaire, durant le séjour des soldats canadiens à Chypre depuis l'automne 2006.

    SAOUL, IL SE BAT ET FRACASSE UNE VITRE

    12 février 2007

    Vers 18 h, dans un bar local, un soldat, très intoxiqué par l'alcool, se bat avec un Chypriote. Après avoir été maîtrisé par des officiers de l'armée qui sont intervenus, le soldat a fracassé avec son poing la vitre qui protégeait une peinture accrochée au mur. Il s'est blessé. Plusieurs personnes ont tenté de le calmer, mais il a fini par perdre connaissance. Le rapport souligne qu'il était «fortement intoxiqué». Il a dû rembourser le prix de la peinture.

    MENACÉ PAR UNE ARME À FEU

    28 juillet 2007

    Un soldat était impliqué dans une altercation au centre-ville. Il a été frappé par un «videur de rue» (street bouncer), alors qu'il tentait d'aider un collègue attaqué dans la rue. Il a par la suite voulu aller chercher de l'aide dans l'établissement (non identifié). Un autre «videur de rue» lui a interdit d'entrer en lui montrant un pistolet 9 mm et en lui demandant «s'il y avait un problème».

    Le rapport indique aussi qu'il y a «un groupe de street bouncers [...] qui patrouille à l'extérieur du district X».

    UN SOLDAT PRIS EN OTAGE

    31 juillet 2007

    Deux colocataires en décompression se sont rendus dans un établissement chypriote pour consommer de l'alcool. Dans l'établissement, un des soldats s'est endormi sur un divan. Incapable de réveiller son collègue, le soldat s'est retrouvé seul -et sans argent -avec des employés du bar qui demandaient à être payés. «Accompagné d'une escorte armée [...] d'un pistolet», on lui a demandé de payer pour lesdits services s'il voulait que l'on relâche le soldat endormi. Il est donc retourné à l'hôtel pour chercher de l'argent.

    À 6 CONTRE 50

    1er mars 2008

    Un groupe de résidants de Chypre aurait tenté de mettre la pagaille dans un bar en invectivant et en bousculant des militaires canadiens. «À leur sortie de l'établissement un groupe de personnes, plus de 50, surnommées les X (identité raturée), attendait à l'extérieur pour les passer à tabac. Les militaires canadiens n'auraient eu aucune chance du fait du nombre d'assaillants», indique le rapport. Ils ont dû prendre la fuite après un début de bagarre.

    BAGARRE POUR UNE CIGARETTE

    21 septembre 2008

    À minuit, une bagarre a éclaté entre un résident de Chypre et un soldat canadien quand ce dernier a dit au résident de «faire attention avec sa cigarette». Le Chypriote a répliqué en frappant le soldat au visage. Les deux hommes se sont bagarrés au sol, d'autres résidents et soldats s'en sont mêlés jusqu'à ce que les portiers du bar séparent tout le monde. Le soldat a été soigné pour des blessures, mais n'a pas voulu porter plainte.

    ATTAQUÉS PAR 15 CHYPRIOTES

    4 octobre 2008

    Dans la nuit, vers 1 h du matin, trois soldats auraient été attaqués en pleine rue par un groupe de 15 Chypriotes. Les soldats ont été blessés, mais pas gravement. Ils disent ne pas savoir pourquoi ils ont été ainsi attaqués. Il n'y avait aucun témoin. Personne n'a été arrêté.

    IL ATTAQUE UN CHAUFFEUR DE TAXI

    4 octobre 2008

    À 4 h du matin, un soldat qui revenait en taxi d'une nuit passée en ville a été aperçu par d'autres militaires en train de frapper un chauffeur de taxi alors que celui-ci le retenait à travers la vitre de la portière. Le militaire ne voulait pas payer le montant" de la course et maintenait qu'il avait payé et qu'il ne devait rien au chauffeur de taxi. Un autre soldat a dû payer la somme réclamée par le chauffeur, qui a quitté les lieux sans porter plainte.

    TRAITÉ DE «TAPETTE»

    26 mars 2009

    Vers 22 h, deux groupes de soldats canadiens qui se trouvaient dans un bar se sont bagarrés après qu'un soldat de l'un des groupes eut traité de «tapette» (fag) un soldat de l'autre groupe. La bagarre a commencé à l'intérieur du bar et s'est poursuivie à l'extérieur, dans la rue. Les policiers militaires et la police locale ont dû intervenir. Un soldat a été blessé et a été soigné à l'hôpital.

    ENCORE DE LA BAGARRE

    27 mars 2009

    Vers 1 h 30 du matin, deux soldats impliqués dans la bagarre de la veille ont dû être séparés alors qu'ils se battaient à nouveau devant un bar. L'un des soldats tenait son collègue par la tête et le frappait à répétition au visage. Les policiers militaires soupçonnent que les deux hommes s'étaient donné rendez-vous pour poursuivre leur bagarre de la veille. Mais la victime a soutenu qu'il n'avait pas consenti à se battre, mais simplement à aller discuter à l'extérieur du bar.

    ET ENCORE...

    27 mars 2009

    Vers 3 h du matin, trois soldats impliqués dans la bagarre de la veille ont décidé d'aller en groupe confronter un de leurs «adversaires» dans une chambre d'hôtel. Ils ont frappé à la porte, sont entrés de force, poussant un premier soldat ç terre et sautant sur l'autre qui a été retenu au sol par un soldat pendant qu'un autre le frappait de plusieurs coups de poing au visage. Les trois agresseurs se sont enfuis. Ils ont ensuite été interrogés par la police militaire.

    IVRE, IL TOMBE D'UN ÉTAGE

    27 mars 2009

    En plein après-midi, un soldat a fait une chute d'un étage, du balcon de sa chambre d'hôtel jusqu'au rez-de-chaussée. Il a été blessé. Le rapport indique qu'il était tellement «intoxiqué» qu'il est soit tombé par accident, soit volontairement. Il avait aussi perdu son portefeuille.









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