Montréal-Nord sur le qui-vive

Exclusif

La police est très présente dans le secteur de la rue Pascal depuis les émeutes, mais elle n’y reçoit pas toujours un bon accueil. © Le Journal de Montréal, Pascal Ratthé

Vincent Larouche
Le Journal de Montréal

Dernière mise à jour: 02-10-2008 | 08h21

Toujours dans l'attente des résultats de l'enquête sur la mort de Fredy Villanueva, le quartier chaud de Montréal-Nord demeure une véritable poudrière. Impossible d'échapper à la tension et à la détresse criante qui y règnent, a constaté le Journal en y habitant incognito.

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«Je vide le chargeur, man, bang bang bang!» crie un membre de gang, qui traîne dans la ruelle sous notre balcon avec ses amis. Ses cris se mêlent à ceux des enfants qui jouent et d'un couple qui crie à tue-tête en cassant de la vaisselle.

Bienvenue dans la zone chaude.

Malgré l'appel au calme lancé par la famille Villanueva en août, l'atmosphère est tendue dans ce que certains appellent le «Bronx», ce quadrilatère formé par les boulevards Rolland, Léger, Maurice-Duplessis et Langelier.

C'est là qu'ont éclaté les émeutes au mois d'août, là où s'entassent jusqu'à 26 fois plus de résidants par kilomètre car ré que la moyenne montréalaise.

En mode attente

La mort de Villanueva le 9 août dernier y est sur toutes les lèvres. Plusieurs semblent en mode attente. La SQ a déposé hier au Directeur des poursuites criminelles et pénales son rapport sur les événements, mais on ignore toujours si le policier impliqué fera l'objet d'accusations en justice.

«Il faut que ce policier-là reçoive une balle dans la tête», lançait récemment un jeune devant tout le monde, illustrant le ressentiment de plusieurs de ses amis.

«C'est très fébrile, fragile», ajoute Joe Ramfils, un autre résidant.

Chat et souris

Rue Pascal, la tension monte d'un cran à l'approche de toute voiture de police. Un signal est lancé dès qu'elle débouche sur la rue. Les joints et les bières sont déposés.

Les deux parties s'observent. Parfois, c'est le jeu du chat et de la souris qui s'enclenche. Les autopatrouilles font le tour des pâtés de maison, les ados filent dans les ruelles et cours arrière.

Pour le porte-parole de Montréal-Nord Républik, Will Prosper, ce climat explosif risque d'engendrer d'autres émeutes si aucune accusation n'est portée à la suite de la mort de Villanueva.

«L'enfer ici»

«Je ne veux pas que ça éclate, mais les jeunes vont prendre ça comme une provocation. Comment pourraient-ils justifier d'avoir fait feu sur un jeune ?», dit-il.

D'autres résidants vivent carrément dans la peur d'éventuels débordements à venir. Le climat est tellement tendu que des résidants sont incrédules en me voyant emménager.

«Tu as trouvé ce logement dans les annonces ? Mais tu ne regardes pas la télé ? C'est l'enfer ici !», s'exclame un voisin.

Les autorités, elles, se veulent rassurantes.

«On va mettre tous les efforts et les effectifs nécessaires pour que (les émeutes) ne se reproduisent pas», explique le responsable de la Sécurité publique de Montréal, Claude Dauphin, qui insiste sur l'importance du travail communautaire accompli.

La vraie histoire

Le commandant du poste de quartier 39, Roger Bélair, croit que les jeunes pourraient se calmer quand ils sauront ce qui s'est vraiment passé lors de la mort du jeune homme.

«Pour l'instant, leur réaction est un peu normale, ils ont seulement une partie des faits et ils se basent là-dessus », dit-il d'un ton compréhensif.

NOTRE EXPÉRIENCE EN BREF

  • À la suite des émeutes du mois d'août, le Journal a voulu comprendre le quotidien des résidants du secteur »chaud» de Montréal- Nord.
  • Nous avons choisi un appartement sur place, parmi les nombreux logements vacants. Nos critères : le plus près possible du lieu des incidents.
  • Notre journaliste Vincent Larouche a passé un mois sur place et y a habité 15 jours, 24 h sur 24.
  • Son logement était situé devant l'un des feux de l'émeute, à deux minutes de l'endroit où Fredy Villanueva a été tué.
  • Ce séjour s'est fait incognito, afin de lui permettre de vivre exactement la même expérience qu'un nouveau résidant.
  • Il a ensuite passé plusieurs jours sur place à faire des entrevues pour le Journal.
  • Devant le dépanneur, un jeune au look hip-hop déclame son rap pour le bénéfice des passants. «Je suis 24 h sur 24 comme au centre-ville. J'ai de la coke, du crack, et j'en ai à la livre.» Peu après mon arrivée sur la rue Pascal, un voisin est d'ailleurs venu me souhaiter la bienvenue à sa manière. «Si tu cherches de quoi j'ai un bon numéro, un gars qui livre tout, de la coke, des pilules... et c'est 24 h».

    DROGUE, FRITURE ET AIRS ANTILLAIS

    B COMME DANS BLOODS

    Associée aux gangs de rue de Montréal- Nord depuis les années 1980, la lettre B est omniprésente dans le quartier. Master- B, Compagnie B, Bo-Gars, Bloods, B. M. F. se sont transmis le »flambeau» du gangstérisme au fil des générations. Il n'est pas rare de voir la lettre B ou le slogan »Bzup» peints à la cannette sur un immeuble ou tracés dans la saleté d'une voiture. Même des enfants s'identifient aux Bloods et se saluent en formant un B avec leurs doigts.

    UNE COUR D'ÉCOLE... JUSQU'À 23 H

    Les enfants sont partout dans le »Bronx» de Montréal-Nord, au point où le quartier prend des airs de véritable cour d'école par moments. Peu après 11 h les jours de semaine, c'est un véritable raz-de-marée de centaines de jeunes qui se déverse des écoles secondaires pour l'heure du dîner. Le soir, on entend partout des enfants en bas âge jouer bruyamment dans les cours arrière jusqu'à 22 h, voire 23h30 les fins de semaine.

    PARFUMÉ À LA FRITURE

    Le petit 3 1/2 loué par le Journal avait un défaut majeur. Situé en haut d'un restaurant, il recevait directement les effluves de friture, qui sortaient de la bouche d'aération dans la salle de bain ainsi que de planches mal fixées dans les garderobes. À certains moments, l'air devenait si vicié que l'odeur de poulet frit imprégnait tout. Lorsqu'on en fermait la porte, un des garde-robes se transformait en véritable fournaise à cause de la cuisson à l'étage d'en dessous.

    BAR OUVERT SUR LA RUE

    Il faut une bonne marche pour se rendre dans un bar à partir de la rue Pascal, et encore plus pour trouver une vraie terrasse. Qu'à cela ne tienne. Plusieurs résidants, à commencer par les ados, s'installent en groupe sur la rue ou dans la ruelle pour prendre une bière cachée dans un sac de papier. Les bouteilles cassées font d'ailleurs partie du décor.

    DES AIRS DES ANTILLES

    Le soir et surtout les fins de semaine, la rue Pascal prend des airs festifs qui ne sont pas sans rappeler Port-au-Prince, avec de l'animation partout, des voitures stationnées qui crachent la musique antillaise à plein volume, et plusieurs groupes réunis pour des discussions animées. Sans compter les petits commerçants informels qui proposent diverses babioles à leurs voisins.

    PTES AU JUS DE TOMATE

    La pauvreté saute aux yeux dès qu'on entre dans un des magasins d'alimentation de la rue Pascal. À l'entrée de la boucherie, un avertissement met en gar-de les éventuels voleurs de steaks : »Nous nous réservons le droit de vérifier vos sacs.» À l'intérieur, le choix est limité aux denrées peu dispendieuses. À côté des pâtes alimentaires, l'étalage de sauces est constitué en majorité de cannettes de jus de tomate en portions individuelles. Plus loin, sur le boulevard Léger, l'entrée du magasin à bas prix Tigre Géant est surveillée en permanence par un agent de sécurité de Garda.

    INDISCRÉTIONS DE LA RUE

    «Tu devrais vider ta boîte aux lettres dès qu'il y a du courrier, sinon les gens pensent que tu as des chèques et ils défoncent la boîte.»
    -LE PROPRIÉTAIRE DE NOTRE LOGEMENT

    «Tu veux trouver un bar? Attends, comment estce que je pourrais t'expliquer ça... Tu sais où est le bureau du BS? Eh bien, le bar est juste à côté.»
    -UN RÉSIDANT DE LONGUE DATE

    «Ici on est étiquetés trop facilement. Je ne suis pas dans un gang de rue. Mais si jamais je suis pris dans une bataille, moi un gars de Montréal-Nord, combien on gage qu'ils vont dire que c'est relié aux gangs?»
    -JONATHAN B. G., RÉSIDANT DU QUARTIER

    «Dans mes chansons, si je dis quelque chose, ça va être pris toujours différemment parce que je viens d'ici. Un gars de Repentigny dirait la même chose et ça ne ferait pas de scandale.»
    -«GÉNÉRAL», ARTISTE HIP-HOP

    «Ils s'en foutent (de tirer sur la police), parce qu'ils n'ont rien à perdre.»
    -UN RÉSIDANT AYANT VÉCU LES ÉMEUTES


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