L’enquête a été menée ces dernières semaines dans plusieurs quartiers de Montréal et de la Rive-Sud. Elle a été inspirée de diverses situations de la vie quotidienne.
Disons-le d’emblée, la vaste majorité des Montréalais côtoyés se sont montrés tout autant courtois, sinon fort corrects, à l’endroit du journaliste incognito, qu’il ait la peau blanche ou noire.
N’empêche qu’une semaine dans la peau d’un Noir m’aura suffi pour débusquer une bonne poignée d’exemples de méfiance, d’intolérance, voire de racisme crasse… même en 2003!
«C’est minant à la longue...»
On ne s’étonnera pas que le rapporteur spécial des Nations unies sur le racisme, Doudou Diène, ait profité de son passage récent au Canada pour déclarer que la discrimination est en hausse au pays.
Reste que pour moi, ce ne fut évidemment qu’une expérience ponctuelle.
Imaginez la chose sur une année, sur toute une vie.
«Le plus dramatique dans le racisme, c’est son prolongement dans le temps, son effet cumulatif. Parfois, c’est si répétitif que ça peut avoir une ampleur difficilement saisissable. C’est minant à la longue», résume la chercheure Maryse Potvin, liée au Centre d’études ethniques des universités montréalaises.
Même ma mère a été bernée
Mes confrères et mes patrons ont vraiment tous été bernés. Mon épouse en a eu les jambes «sciées». Sous le choc de ne plus me reconnaître d’un poil, ma mère avait les yeux pleins d’eau.
Pour mener cette expérience sur le racisme, il fallait que le maquillage me faisant passer du Blanc au Noir soit non pas réussi, mais bien parfait. Sans faille. Pas le moindre doute ne devait risquer de fausser l’opération.
Dès que j’ai mis les pieds pour la première fois dans la salle de rédaction du Journal en Noir, j’ai su que le pari était gagné.
J’ai vite senti les regards se poser sur moi. Et pas parce qu’on me reconnaissait sous mon maquillage…
Faux rendez-vous
Au contraire, on se demandait qui était ce Noir qui avait tant insisté à la réception pour entrer voir le directeur de l’information en prétextant un (faux) rendez-vous.
Ce dernier, irrité de me voir faire irruption au milieu d’une importante réunion, a d’ailleurs failli me foutre à la porte, avant de réaliser au dernier moment qui j’étais.
Ses collègues de la direction, pourtant eux aussi bien au fait du projet, ont tous été floués de pareille façon. Un autre exemple.
Mon voisin de bureau, le vétéran reporter André Beauvais, à qui je parlais quotidiennement du dossier, a répondu à mes salutations… étonné mais convaincu d’avoir affaire à un lecteur assidu qui le reconnaissait.
Le test ultime
Mais restait le test ultime: mes proches.
«J’ai beau te regarder de près, j’ai beau le savoir… je ne vois plus rien de toi», a soufflé celle qui partage ma vie depuis 15 ans, tout en sentant le besoin de s’appuyer sur un meuble en me voyant.
Semblable commotion chez mes parents. Même prévenue que c’était bel et bien moi sous cette peau foncée, ma mère a été secouée au point qu’il lui a fallu un moment, contrairement à son habitude, pour me faire la bise.
En fait, tout au cours des sept jours passés sous les traits d’un Noir, personne n’a réussi à me démasquer.
Cela est à l’honneur de l’artiste maquilleur François Gauthier, un jeune professionnel qui œuvre dans le milieu des effets spéciaux et du théâtre, qui a conçu le maquillage.