N'importe quel leader politique qui s'oppose aux États-Unis jouira automatiquement d'un important capital de sympathie dans certains milieux prétendument progressistes.
Le Vénézuélien Hugo Chavez a remplacé Fidel Castro dans le rôle de bête noire des États-Unis en Amérique latine. Sa dérive autoritaire est cependant de plus en plus alarmante.
Depuis des années, Chavez soutenait qu'il reconnaissait aux médias vénézuéliens le droit de le critiquer, ce qui prouvait, disait-il, ses bonnes dispositions envers la démocratie et les libertés individuelles.
LE BILLON
C'est aujourd'hui la fin des illusions pour ceux qui en avaient encore. Pour museler la presse, son gouvernement vient de présenter un projet de loi dont on chercherait en vain l'équivalent dans une démocratie digne de ce nom.
Le projet de loi vise expressément ceux qui pourraient «porter atteinte à la stabilité des institutions de l'État», troubler «la morale publique», ou générer «un sentiment d'impunité ou d'insécurité dans la population».
Bref, les délits potentiels sont définis de façon si large et floue que n'importe quelle opinion pourra être jugée criminelle si elle déplaît au régime. Le projet de loi interdit même de «diffuser des nouvelles fausses». Qui décidera si une nouvelle est fausse ou pas ? Pas un mot là-dessus. En revanche, la sanction, elle, pourra aller de 6 mois à 4 ans d'emprisonnement.
On prévoit même des peines de prison pouvant aller de 6 mois à 3 ans pour quiconque refusera de dévoiler l'auteur d'un article de journal signé d'un pseudonyme. Le refus d'être un délateur est donc criminalisé.
TOUJOURS PLUS
Cette offensive contre la liberté de presse est la dernière phase d'un élargissement ininterrompu des pouvoirs de Chavez depuis son accession au pouvoir. La Constitution a été modifiée pour lui permettre de placer ses hommes là où il le désire. Il ne reste plus que trois juges de l'époque pré-Chavez.
Depuis des années, il augmente systématiquement le nombre d'électeurs qui dépendent de l'État pour survivre. Quand le ventre a faim, on est moins regardant sur les moeurs politiques du seul acteur qui a les moyens de vous nourrir.
En fournissant du pétrole bon marché à l'Équateur, à la Bolivie, au Nicaragua, au Salvador et à nombre d'îles des Caraïbes, Chavez s'est aussi constitué un réseau d'alliés régionaux. Cela décuple son influence, et lui permet de soutenir qu'une attaque contre lui est une attaque contre l'Amérique latine. Quiconque s'en prend à lui est évidemment un valet de Washington : un air connu.
La gauche latino-américaine modérée - Lula au Brésil, Bachelet au Chili, Kirschner en Argentine, Vásquez en Uruguay - ne le critique que du bout des lèvres. Seuls le Colombien Uribe et le Mexicain Calderón se refusent à le traiter avec complaisance.
Mais, dans le reste du monde, sa rhétorique anti-USA, son populisme redoutable et ses professions d'amour envers son peuple suffisent à endormir ceux qui ne suivent que d'un oeil très distrait ce qui se passe hors de leurs frontières.
Un ami me faisait remarquer qu'il serait infiniment dommage que l'Amérique latine, dont l'immense potentiel reste largement inexploité, rate le XXIe siècle comme elle a raté le XXe.