Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Jacques Lanctôt
Canoë

Cachez ce crucifix que je ne saurais voir

Cachez ce crucifix que je ne saurais voir

Photo d'archives

Jacques Lanctôt

Dans mon enfance, il y a plus d'une cinquantaine d'années de cela, il y avait, chez mes grands-parents maternels, à Valleyfield, un crucifix qui nous faisait peur, à nous les enfants. Lorsqu'il nous arrivait de dormir dans cette maison, étant en visite, nous apercevions de loin ce terrible crucifix lumineux en plâtre auquel il manquait un avant-bras. La main gauche était rattachée au reste du corps par une broche, mais cette broche était invisible dans la noirceur, de sorte que cette apparition nocturne nous traumatisait chaque soir.

Alors, quand j'entends parler du crucifix qui est accroché à l'Assemblée nationale, permettez-moi d'exprimer une petite gêne, ou plutôt une petite frousse.

Qu'il ait une valeur patrimoniale, je veux bien, mais le bureau ouvragé en bois massif de Maurice Duplessis aussi avait une valeur patrimoniale et je sais qu'il s'est retrouvé un jour dans le bureau d'un ami qui est mort d'une overdose. Pour les objets patrimoniaux, il y a plusieurs options. Ou on les met en vente dans le cadre d'un encan, ou on leur trouve une niche dans un musée, ou on en fait don à un organisme sans but lucratif qui garantira de sa pérennité. L'Assemblée nationale n'est pas un musée à ce que je sache. C'est la maison du peuple, et le peuple réclame la laïcité, la neutralité et la fin des symboles religieux dans la sphère publique. C'était vrai dans les années soixante et c'est encore vrai aujourd'hui. «Symbole de continuité historique», mon oeil! Je doute qu'une majorité de Québécois soit favorable au maintien de ce morceau de bois à l'Assemblée nationale.

Alors, ce crucifix doit sacrer son camp au plus vite de l'Assemblée nationale. Et ne me faites pas le coup de l'indifférence, s'il vous plaît, ne me dites pas que ça ne vous dérange pas. Soyons conséquents. On n'en veut plus de ce symbole d'un passé oppressant. Il n'y a pas si longtemps, on s'est débarrassé des soutanes noires et des soeurs à cornettes.

Alors, faisons aussi le grand ménage à l'Assemblée nationale : décrochez-moi ce crucifix et mettez-le aux enchères, si vous le voulez, mais oubliez le symbole qu'il représente, un symbole d'oppression, surtout que ce crucifix a été accroché à cet endroit par Maurice Duplessis. Ce premier ministre est un personnage controversé auquel certains révisionnistes attribuent de grandes qualités, alors qu'il a voté des lois rétrogrades, a imposé la loi du cadenas, a envoyé sa police contre les grévistes et les travailleurs qui réclamaient tout simplement de meilleures conditions de travail. On peut assumer un certain passé national, comme l'affirme Jonathan Livernois dans son histoire du duplessisme, La révolution dans l'ordre, paraphrasant Pierre Maheu, «mais en l'assumant comme passé, justement, c'est-à-dire à le poser du même coup comme dépassé».

Oui, je sais, le clergé a joué un rôle certain dans la conservation de notre langue et de notre identité de Canadien français. Mais il a aussi joué un rôle encore plus important dans notre aliénation que perdure encore aujourd'hui. À force de nous répéter qu'on est né pour un petit pain et qu'il faut accepter notre sort de vaincu, de sous-traitant, de subalterne, on a fini par le croire. Tous ces beaux discours pour que ce même clergé puisse conserver ses privilèges et ses trésors. Alors qu'en coulisses, on se livrait à des agressions sexuelles ignobles contre des mineurs, amérindiens ou blancs. Révoltant!

En 1969, nous avons jeté par terre la statue du petit Saint-Jean-Baptiste, lors du défilé de la Saint-Jean, qu'on n'appelait pas encore Fête nationale. On n'en voulait plus de cet autre «symbole de continuité historique» qui faisait de nous des êtres dociles et soumis. Et ce fut la fin de ce défilé abrutissant. Nous avons osé. Certains ne comprenaient pas ce geste de rupture. Mais avec le temps, le message a fini par s'imposer. Faisons de même avec le crucifix de l'Assemblée nationale. Et cela n'a rien à voir avec les sapins de Noël.



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