Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Jacques Lanctôt
Canoë

Un cas d'appropriation politique?

Un cas d'appropriation politique?

Robert LepagePhoto d'archives, Stevens LeBlanc

Jacques Lanctôt

Il m'est arrivé, il y a quelques années, de me trouver dans la situation des Premières Nations, c'est-à-dire devant quelqu'un qui voulait s'approprier mon histoire, celle concernant les événements d'Octobre 1970 auxquels j'avais participé. Je le dis en toute modestie, car je ne voudrais pas comparer mon sort au destin souvent tragique des Premières Nations.

Un jour, un certain Wayne Grigsby m'appelle à mon bureau d'édition. Il veut me rencontrer au sujet d'un projet télévisuel sur la crise d'Octobre 1970. J'accepte de le rencontrer, car j'ai moi aussi un tel projet en tête, mais pour ma part c'est plutôt un film que je voudrais réaliser autour desdits événements.

Lorsque j'arrive au restaurant où nous nous sommes donné rendez-vous, M. Grogsby est déjà installé. Je suis d'un naturel méfiant et je n'aime guère le scénario. Je m'étais renseigné sur le personnage en question. Ce même réalisateur avait déjà produit une série sur Trudeau et je me doutais bien qu'il n'était pas « de mon bord ».

Après les présentations d'usage, mon hôte va direct au but et me demande comment c'était dans la maison de la rue des Récollets, à Montréal-Nord, où nous détenions James Cross. Wow! Je trouvais qu'il allait un peu vite en affaire, le monsieur curieux. Je lui ai alors expliqué comment je voyais une possible collaboration entre lui et moi car, j'estimais qu'il s'agissait d'une partie de mon histoire, et aussi de l'histoire du Québec, que j'avais donc des droits, qu'il y avait un processus à respecter, et que je devais avoir droit au scénario auquel je voulais collaborer, contre rémunération, bien entendu. Je ne voulais pas qu'on dise n'importe quoi à mon sujet. Qu'est-ce qui me garantissait qu'après m'avoir « consulté », le réalisateur en ferait ce qu'il veut, défendre sa thèse fédéraliste sans doute. Et puis, comme tout travail de création, je méritais d'être rémunéré comme lui l'était.

Méfiance, donc. Je pense même que ce réalisateur avait placé un micro sous la table avant mon arrivée ou qu'il portait un micro sur lui, pour enregistrer les possibles révélations qu'il s'imaginait que j'allais lui faire béatement.

Si je me souviens bien, le repas n'a pas duré très longtemps et nous ne nous sommes pas rendus au dessert ni au café. Il allait réfléchir à tout cela mais pour moi, c'était tout réfléchi d'avance, c'était NON.

Comme je m'y attendais, Gragsby est allé de l'avant avec son projet, sans moi, et il a inventé ce qu'il ne savait pas. Ce fut, comme on dit, un pur travail de fiction. Qui est contre? Sauf que... Sauf que... il a utilisé nos vrais noms, ma soeur Louise et moi, entre autres, dans la série, sans notre autorisation. C'était grotesque. Je n'ai pas tout écouté la série, j'en avais mal au coeur. Je voyais un personnage qui s'appelait Jacques Lanctôt à qui il faisait dire des choses que je n'avais jamais dites ni dans la maison de la rue des Récollets, ni dans la vraie vie. Un double de moi, mais en fanfaron, en fendant, en baveux, moi qui ai toujours été inquiet et doutant de tout, joué par le comédien Mathieu Grondin. Sous la plume de Grugsby, je devenais un être un peu fourbe, machiavélique et calculateur. Une caricature humiliante qui venait fausser la réalité.

Que pouvais-je faire? J'ai pensé, un temps, prendre une injonction pour empêcher la diffusion de la série diffusée à Télé-Québec (apparemment Radio-Canada avait refusé le projet), après tout cet individu sans scrupules s'était servi de ma personne sans mon autorisation, mais cette requête exigeait des moyens que je n'avais pas.

Alors, comment on appelle ça, dites-moi? Un cas d'appropriation politique? Un cas d'usurpation d'identité? Un cas de vol d'identité? C'est pour cela que je dis que je comprends un peu la réaction des Premières Nations, à la suite de l'annonce de la pièce Kanata (qui vient d'être annulée au moment où j'écris ces lignes). Tout en sachant qu'Ariane Mnouchkine et Robert Lepage ne sont pas Gregsby. Ont-ils raison d'avoir peur?



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