Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Agence QMI

Pourquoi les bananes, le sucre et le café ont-ils meilleur goût à Cuba? (suite)

Pourquoi les bananes, le sucre et le café ont-ils meilleur goût à Cuba? (suite)

AFP

Vers la fin des années quarante, bien avant l'exemple « néfaste » de la Révolution cubaine, les choses commencent à bouger au Guatemala. Une sorte de révolution tranquille semble agiter ce pays d'Amérique centrale. Rien de bon pour Washington, qui ne veut pas entendre prononcer le mot tabou de démocratie.

En 1950, un jeune colonel, Jacobo Arbenz, arrive au pouvoir, avec plein de projets en tête. « Si United Fruit, raisonne Arbenz, tire du Guatemala soixante-six millions de dollars de bénéfice annuel (on est en 1950) alors que 75% de la population n'a pas de chaussures, United fruit n'a qu'à nous donner un million de dollars et, en deux ans, nous chausserons tous les enfants de nos campagnes. » Le gros bon sens. « Si United Fruit ne cultive que 8% de ses terres et que le reste est en jachère alors qu'un million et demi de paysans guatémaltèques n'ont pas un mètre carré à labourer - « juste de quoi se creuser une tombe », affirme l'écrivain Galeano -, United Fruit n'a qu'à nous donner une partie de ces friches que nous redistribuerons aux paysans. » Rien de communiste là-dedans ! Un vent de changement gagne la population qui se met à rêver de meilleurs logements, de dignité, de syndicats, d'abolition du travail forcé, de réforme agraire, etc.

À peu près au même moment, à Cuba, le général Batista organise un coup d'État, avec la complicité de la mafia américaine, et renverse le gouvernement issu des élections. Un an plus tard, en 1953, Fidel et les militants du Mouvement 26 de Julio se lancent à l'attaque de la caserne Moncada, dans le but d'organiser la révolte contre le gouvernement corrompu.

Au Guatemala, les jours du gouvernement de Jacobo Arbenz sont comptés. Il a osé toucher à la sacro sainte propriété de la United Fruit, en confisquant, contre paiement pourtant, les terres en friche de la Company, et Washington considère cette mesure comme un viol de ses propres frontières. En 1954, Arbenz est renversé par une armée de mercenaires de la pire espèce, financés par les États-Unis, « des droit-commun de Colombie, des trafiquants de drogue de Porto Rico, des marchands d'esclaves du Brésil, des barmen des bordels de Tegucigalpa », aux ordres des deux frères Dulles, avec pour mission de combattre le communisme et en brandissant les étendards de l'Église catholique. On met en prison ou on assassine tous ceux qui avaient osé rêver d'une vie meilleure. La révolution tranquille est noyée dans le sang et Arbenz, autorisé à s'exiler au Mexique. Mais pour ajouter à l'humiliation, l'ambassadeur américain Peurifoy l'oblige à monter dans l'avion vêtu de son seul caleçon, après s'être dévêtu devant tout le monde sur le tarmac de l'aéroport.

Entre-temps, les révolutionnaires cubains, dirigés par Fidel Castro, avaient réussi à renverser le gouvernement corrompu de La Havane, à chasser la mafia du pays et à entreprendre la réforme agraire. Au Guatemala, où les coups d'État se succèdent, plus sanguinaires les uns que les autres, le gouvernement offre à la CIA une base d'entraînement pour les mercenaires, en vue d'une invasion de l'île communiste. Sous l'influence de la Révolution cubaine, les premiers groupes de guérilla font leur apparition. Les Américains ne veulent surtout pas un autre Cuba et ils mettent le paquet. Les Rangers débarquent en force au Guatemala et prennent la tête des opérations. Ils forment des groupes paramilitaires qui agissent en marge de toute légalité.

En quelques années, la guérilla est décimée. Aujourd'hui encore, les groupes paramilitaires continuent d'assassiner en toute impunité et la United Fruit possède toujours les meilleures terres du pays qu'elle partage avec quelques grands propriétaires terriens. Lorsqu'arrive la saison des récoltes, on force un million de personnes, près de un cinquième de la population, hommes, femmes et enfants, à se déplacer vers les terres chaudes pour effectuer la récolte. Un véritable travail d'esclaves organisé en toute impunité par les grandes corporations étrangères.

C'est la raison pour laquelle les bananes, le sucre et le café ont meilleur goût à Cuba, qui fut, dès 1959, le premier territoire libre des Amériques.



Cliquez sur "J'aime" pour ajouter nos articles à votre fil Facebook


Vidéos

Photos