Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Agence QMI

Pourquoi les bananes, le sucre et le café ont-ils meilleur goût à Cuba?

Pourquoi les bananes, le sucre et le café ont-ils meilleur goût à Cuba?

Photo Archives AFP

En 1959, lors du triomphe de la Révolution à Cuba, le gouvernement de Fidel Castro nationalisa rapidement les grandes propriétés agricoles, dont celles de la puissante United Fruit. C'en était fini du monopole que détenait à Cuba cette multinationale qui faisait la pluie et le beau temps en Amérique centrale et dans les Caraïbes depuis une soixantaine d'années. Les bananes et le café, c'était l'affaire de la United fruit Company, surtout au Honduras et au Guatemala. Mais à Cuba, à partir du début des années soixante, les plantations bananières et celles de la canne à sucre ne seraient plus cultivées sous la contrainte et dans la peur. La banane et le sucre allaient désormais acquérir une nouvelle saveur.

J'ai profité de mon séjour à Cuba pour me replonger dans un ouvrage du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski, Le Christ à la carabine, dans lequel le célèbre reporter, qui a frôlé la mort sur plusieurs continents, au milieu de révolutions et de coups d'État, livre ses réflexions sur les dictatures qui ont jalonné l'histoire du XXe siècle.

Un chapitre parle du Guatemala, un pays qui a plus ou moins le même nombre d'habitants que le Québec mais dont la population est majoritairement formée d'Indiens, une véritable « calamité » selon presque tous les présidents qui se sont succédés jusqu'à aujourd'hui à la tête de ce pays. À peine 10% des enfants fréquentent l'école. « Où irions-nous si cette bande d'abrutis apprenait à penser ? », osa même affirmer publiquement un ministre guatémaltèque.

En 1898, Cuba réussit à vaincre les colonisateurs espagnols au terme de luttes épiques, mais les Américains en profitent pour débarquer dans l'île et s'approprier cette indépendance nouvellement acquise. Au même moment, au Guatemala, un jeune avocat du nom d'Estrada Cabrera assassine le président du pays et s'installe au pouvoir. Sa réputation de sanguinaire dépasse rapidement les frontières du pays. Il fait exécuter tous ses opposants en assistant lui-même aux massacres, confortablement installé dans un fauteuil. Il règne en véritable despote pendant vingt-deux ans grâce à l'appui des États-Unis. En échange de ce soutien, il cède aux monopoles américains rien de moins que la moitié du territoire guatémaltèque, tout équipée, si on peut dire, avec les voies ferrées, les ports, les centrales électriques, le télégraphe, etc., « sans contrepartie financière aucune. Mais surtout, en 1901, il ouvre la porte à la United Fruit Company à qui il donne les meilleures terres du pays ». Pour y cultiver, entre autres, des bananes et du café.

C'est ici que commence l'une des plus honteuses ingérences américaines dans les affaires internes d'un pays, même si déjà à l'époque les États-Unis considéraient l'Amérique centrale comme faisant partie de son arrière-cour et la mer des Caraïbes comme une mer intérieure. Les ambassadeurs américains qui se succéderont au Guatemala exerceront plus de pouvoirs que les colonels - ce petit pays comptait six cents colonels ! - qu'ils plaçaient eux-mêmes à la tête du pays, des hommes de main sans culture, entraînés dans la peur extrême du communisme et du syndicalisme. L'un deux fit même interdire le mot « obrero » (ouvrier) à travers tout le pays. Comme l'affirme l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano, « les militaires considèrent comme communiste toute personne qui ne pensent pas comme eux ou toute personne qui pense en général ».

Un jour, la United Fruit convoque le président du Guatemala dans ses bureaux et lui intime l'ordre d'annuler toutes les dettes de la Company envers le gouvernement - elle ne payait jamais d'impôts mais elle voulait être certaine que le gouvernement ne reviendrait pas contre elle plus tard. Elle exige également de prolonger les concessions jusqu'en... 1981. Le président n'avait pas d'autre choix que de signer l'entente s'il voulait se maintenir au pouvoir. L'avocat de la Company qui rédige les documents officiels s'appelle John Foster Dulles, le même qui deviendra par la suite secrétaire d'État des États-Unis et dont le frère, Allen Dulles, est le grand patron de la CIA. Tous deux s'illustreront d'ailleurs lors de l'invasion de la Baie des cochons à Cuba, en 1961. (À suivre).



Cliquez sur "J'aime" pour ajouter nos articles à votre fil Facebook


Vidéos

Photos