Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Canoë

L'Académie

Dany Laferrière à l'Académie française

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Lorsque j'ai vu la photo circuler sur les réseaux sociaux, j'ai d'abord cru à un canular ou à un montage à la façon de la Pravda, ce journal satirique. On y voyait un Dany Laferrière un peu sérieux mais souriant tout de même, tenant dans sa main gauche sa fameuse épée d'académicien, et avec sa main droite entourer la taille de Mère supérieure, Françoise David, la chef de Québec solidaire. À sa gauche, bien appuyée sur Dany, la sœur de Françoise, la ministre de la Culture elle-même, Hélène David.

Les deux femmes posaient pour la postérité en souriant béatement. Il y a longtemps d'ailleurs que je ne les avais vues sourire ainsi. Faut croire que les voyages permettent de déplacer le mal de place. La lutte à la pauvreté peut bien attendre et les damnés de la terre sont trop occupés à se serrer un peu plus la ceinture pour se plaindre de leur absence.

J'ai aussi pensé qu'il s'agissait d'une publicité du Musée Grévin de Montréal qui m'a envoyé, il y a quelques jours, une gentille invitation pour que j'assiste à l'inauguration prochaine de la statue de cire de Dany Laferrière... L'immortalité mène à tout.

Après vérification, j'ai réalisé qu'il s'agissait d'une vraie photo, croquée après la cérémonie de l'épée de Dany Laferrière. Quelques semaines auparavant, j'avais reçu un joli carton d'invitation d'Anne Hidalgo, «Maire de Paris», m'invitant à la cérémonie de remise de l'épée à l'Hôtel de ville de Paris.

Pour avoir été le premier - et le seul éditeur, j'insiste, car plusieurs de mes collègues s'étaient défilés, l'écrivain haïtien n'étant pas encore connu - à publier ses premiers romans - j'ai publié dix ouvrages de Dany -, je me disais que je méritais sans doute cette invitation.

Je me doutais qu'il y aurait à ses côtés de nombreuses personnes que je ne désire plus voir. La vie étant tellement courte et naturellement parsemée d'épreuves diverses, pourquoi aller se lancer dans la gueule du loup et s'obliger à côtoyer des ennemis politiques sans y être réellement obligé? Parmi ces personnes indésirables, il y avait l'ancienne gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, qui a pris partie pour la monarchie britannique contre l'indépendance du Québec, comme l'a d'ailleurs également fait son mari, Jean-Daniel Lafond, ce vire-capot qui ne sera jamais qu'un cinéaste de province.

Lorsque j'ai vu cette photo de Dany flanqué des deux David, j'ai pensé aux années difficiles où l'écrivain et son éditeur étaient bien seuls à affronter la meute médiatique et à tenter de conquérir un public au départ sceptique et distant. Il n'y avait ni Françoise ni Hélène pour acheter ses livres et en faire la promotion. Je ne les ai jamais vues dans mon stand aux différents salons du livre pendant les vingt ans où j'ai publié les ouvrages de Dany, ni même au Salon du livre de Paris lorsque le Québec y fut à l'honneur, lors du Printemps du Québec, en 1999. Mais j'y ai vu, ici et là-bas, celui qui est aujourd'hui député de Bourget, Maka Kotto, et qui fut, auparavant, ministre de la Culture et des Communications sous le gouvernement de Pauline Marois. Celui-là n'a jamais fait défaut. Il y avait aussi de nombreuses librairies, dont celle de Françoise Careil, la libraire du Square.

Je me suis dit que j'avais bien fait de ne pas aller me faire voir à Paris, car je ne suis pas masochiste. J'en connais plus d'un qui se moquaient du jeune écrivain Dany Laferrière et qui aujourd'hui se bousculent pour faire des selfies avec le nouvel académicien. Je trouve cela complètement décadent. Surtout qu'on nous apprend que le premier ministre Couillard et l'ancien premier ministre Charest sont également présents. Ne manquait plus que le maire Coderre. Ces cultureux souffrent certainement de mauvaise conscience et ils pensent se racheter par leur présence bling-bling à cet événement.

Loin de moi de vouloir jouer les éteignoirs et gâcher le plaisir de Dany Laferrière. Il a tout fait pour mériter cet honneur et, connaissant Dany depuis ses premiers balbutiements d'écrivain, je peux le comprendre. Son discours d'intronisation était le plus bel éloge jamais lu à la littérature sud-américaine. Cela m'a rappelé nos premières conversations. Mais je préfère me tenir loin de ce cirque de mauvais goût où de trop nombreux figurants n'ont jamais lu une ligne des romans de Dany Laferrière.

Et, surtout, je voudrais faire mentir le vieil adage évoqué par Dany dans son discours: je ne veux pas finir par ressembler à ceux que je déteste. 

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