Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Ma cousine est une actrice

Chronique

Jacques Lanctôt  

Tous les lundis soirs, ma blonde et moi et même mon fils de 7 ans, nous regardons le téléroman Unité 9. Le scénario et surtout le travail des actrices et des acteurs y sont pour beaucoup dans notre engouement inconditionnel pour cette série télévisée. Mais celle qui retient toute notre attention et qui nous arrache souvent des larmes, c'est Élise, alias Micheline Lanctôt dans la vraie vie, une lointaine cousine de la fesse gauche qui donne ici la mesure de son immense talent. Pourtant Élise est une meurtrière, elle purge une peine de 25 ans de prison pour avoir tué un policier qui, semble-t-il, était son amant. Ça ne pardonne pas. Mais voilà que lors de son passage devant la commission des libérations conditionnelles, elle s'est excusée, elle a affiché un repentir dont personne ne peut douter, tout en sachant son crime irréparable. Elle ne représente manifestement plus un danger pour la société, elle a purgé sa dette et elle aura droit à une libération progressive.

J'ai connu, pendant mes deux ans de pénitencier à Saint-Vincent-de-Paul, de nombreux criminels qui étaient, comme on dit dans le jardon carcéral, en fin de sentence puisque j'avais été placé dans une institution à sécurité minimum. Ils avaient passé, tout comme Élise, de longues années en prison, ils avaient progressivement perdu leur lustre d'antan, au fil des ans, pour s'afficher désormais comme simples citoyens en processus de réhabilitation. Si je parle de leur lustre, sans les avoir connus au moment d'être condamnés à de lourdes sentences pour meurtre, pour menaces et blessures, pour importation de drogues dures, pour fraudes et autres crimes crapuleux, c'est que je suis également le déroulement de la Commission Charbonneau et ceux que je vois défiler devant les commissaires affichent bien souvent cet air d'impunité, d'intouchable et de faux innocent, usant de tous les subterfuges dignes d'un cours Mensonges 101.

En prison, nombreux étaient ceux qui n'avaient pas perdu leurs liens avec le crime organisé et qui allaient récidiver une fois à l'extérieur du pénitencier, malgré leur air de repenti. Car cette prison est bien souvent une école du crime et elle permet de tisser des liens solides d'amitié et de complicité qu'il est difficile de briser tout d'un coup, au moment de la libération. Veut veut pas, ces détenus, surtout ceux liés au crime organisé et aux motards, petits et gros caïds, inspiraient, « en dedans », respect et confiance, même parmi leurs geôliers qui allaient jusqu'à leur accorder des passe-droits illicites.

Dans le cas de la prison des femmes d'Unité 9, rien de tout cela. À part le personnage fantasque de Shandy, l'inassouvissable assoiffée de sexe, on découvre des femmes extrêmement vulnérables qui ont commis bien souvent une seule erreur fatale. Micheline Lanctôt, elle, ne force jamais la note, on pénètre dans son drame intérieur comme si c'était le nôtre et on ne peut que souhaiter qu'elle obtienne cet emploi de libraire pour lequel elle a postulé. Tout comme moi j'avais découvert le système Dewey, en 1980, alors que j'avais été affecté à la bibliothèque du pénitencier où je logeais, Élise doit, elle aussi, apprendre à maîtriser ce système de classification décimale afin de pouvoir décrocher l'emploi de libraire.

Ces vies brisées, qui d'emblée suscitent notre adhésion et notre sympathie, n'ont guère leur équivalent chez les hommes, où le culte de la virilité doit prévaloir pour survivre. À la Commission Charbonneau, pour l'instant, ces escrocs, tous des hommes, qui nous ont volé sans vergogne des millions de dollars, qui bien souvent n'ont pas hésité à briser des vies, à incendier des commerces, à casser des gueules et à menacer d'autres citoyens de représailles sévères pour parvenir à leurs fins, sont tout ce qu'il y a de plus repoussant. J'ai hâte de les voir derrière les barreaux même si je sais que ça ne changera rien.


Vidéos

Photos