Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Les amitiés (trop) lointaines

Chronique - Les amitiés (trop) lointaines

Jacques LanctôtPhoto archives / Agence QMI


Jacques Lanctôt

À Paris pour une courte semaine, j'y rencontre des gens qui ont connu la personne sur qui je rédige une biographie, un ancien délégué général du Québec, mieux connu aujourd'hui comme le Robin des banques. Quelle joie de revoir une ville où tout se déroule en français, même dans les transports publics, d'entendre à la télévision des artistes, des hommes politiques ou le commun des mortels s'exprimer dans une langue claire et précise qui n'a rien à voir avec le charabia du maire actuel de Montréal, de lire sur le paquet d'essuie-tout que j'ai acheté à l'épicerie du coin qu'il s'agit bien d'essuie-tout et non pas de Sponge towel, que les emballages de ma livre de beurre, du café, du riz ou des œufs sont exclusivement en français.

Cela fait-il de Paris et de la France tout entière un endroit fermé, ethnocentriste, replié sur lui-même, termes que l'on utilise chaque fois que le Québec revendique de pouvoir vivre en français ? Y a-t-il trop de français dans la France ?

Trente-neuf ans ont passé depuis que je suis arrivé à Paris pour la première fois, une petite valise à la main, sans passeport, dans une semi clandestinité inquiétante, pour y vivre la deuxième partie de mon exil. Mais j'avais moins de trente ans, j'avais cet âge qui permet bien des audaces et je n'avais pas encore cet air de vieux révolutionnaire à la retraite que je m'imagine, avec ses cicatrices visibles et invisibles.

Pour moi, Paris, c'était d'abord et avant tout une plaque tournante de la solidarité internationale. On y venait pour marquer une pause, rassembler nos forces avant de repartir, le moment venu, dans nos zones de combat. On pouvait être pris en charge par un réseau qui vous fournissait de «vrais» faux papiers et passeports, tout en vous enseignant les premiers rudiments de sécurité, comme détecter la présence de micros d'écoute chez vous ou toujours se tenir le dos appuyé au mur en attendant le métro. Trop d'assassinats s'étaient produits, déguisés en suicides ou en accidents bêtes. Aujourd'hui, les trains sans pilote, qui sont de véritables drones, ont remplacé une bonne partie de la flotte et ils sont protégés par des «portes palières» qui empêchent ce genre de chose.

J'ai voulu revoir Jorge, le médecin argentin en exil permanent, celui qui soignait nos âmes et guérissait nos bobos même s'il n'avait pas le droit de pratiquer la médecine malgré sa longue expérience, là-bas, à Buenos Aires. Il avait vieilli tout comme moi, mais son appartement du 13e arrondissement n'avait pas changé, il était toujours le même, aussi accueillant, avec ses tapis usés où des centaines de militants ont dû défiler, sa collection de photos sur les murs et son impressionnante bibliothèque.

Jorge, c'est un peu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Chez lui, on était anarchiste de père en fils. Alors qu'il n'avait que trois ou quatre ans, son père l'emmenait avec lui en prison visiter celui qui avait réussi à éliminer le responsable de la tuerie des travailleurs de ferme, qui s'étaient soulevés et avaient déclaré la Patagonie «territoire libre», au début du XXe siècle. Un vrai héros qui a croupi une bonne partie de sa vie en prison. «Un bourreau qui meurt, ça ne ramène pas ceux qu'il a tués, mais c'est mieux que rien», répétait-il en paraphrasant le poète uruguayen Mario Benedetti.

Il a débouché une bouteille de vin chilien et ce fut le début d'une fête. Nous avons ressassé nos souvenirs, en faisant le compte des disparus, des morts et des survivants. Mais ce qui avait changé avec hier, c'est que nous n'avions plus peur et nous pouvions revendiquer une certaine fierté d'avoir su garder le cap sur nos rêves. En Uruguay, en Argentine, au Brésil, au Venezuela, en Équateur, en Bolivie, au Nicaragua, à Cuba, partout sur cette terre d'Amérique, nos camarades n'étaient pas morts en vain. (À suivre)


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