Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

L'histoire de Valeria, transsexuelle

Chronique

 


Jacques Lanctôt

En attendant les nouvelles révélations de la Commission Charbonneau, je vais vous raconter une histoire d'horreur qui se termine bien, celle de Valeria del Mar Ramirez, née Oscar Ramirez en 1955, dans un petit bled de l'Argentine.

Il y a quelques jours, elle a été reçue au siège du gouvernement à Buenos Aires, la Casa rosada, où la présidente de la république elle-même, Cristina Kirchner, lui a remis sa nouvelle identité, après une longue lutte pour la reconnaissance de son statut de transsexuelle.

Mais Valeria del Mar n'est pas une transsexuelle ordinaire. Elle tenait mordicus à cette nouvelle identité car c'est en tant que femme qu'elle veut témoigner devant le tribunal pénal qui enquête sur des crimes de lèse humanité commis durant la période de la dictature sanglante, dans les années soixante-dix.

Vers l'âge de 20 ans, Valeria, mal dans sa peau d'homme, commence à se travestir puis à se prostituer, dans certains quartiers de Buenos Aires. Valeria n'est pas une militante de la prostitution, loin de là. C'est, pour elle, le dernier recours pour ne pas mourir de faim et pour pouvoir se payer un toit où dormir et vivre plus ou moins dignement. Depuis sa naissance, elle n'a pas connu autre chose que la grosse misère noire. Travestie, elle ne peut espérer se trouver un travail normal et elle doit sans cesse lutter contre la discrimination et l'exclusion sociale et pour la reconnaissance de son identité féminine.

En 1976 et 1977, à l'époque de la dictature militaire, elle sera à maintes reprises agressée par les forces policières puis séquestrée à deux reprises. Le simple fait d'être travestie, aussi bien sur la voie publique que dans un marché ou un café, pouvait lui valoir d'être arrêtée. Un jour, elle est emmenée dans une prison secrète et gardée pendant deux jours dans une cellule mesurant un mètre sur deux. Le seul mobilier : un banc en ciment pour s'asseoir. Impossible de s'y allonger pour dormir. Elle est agressée sexuellement à plusieurs reprises par ses geôliers.

Au bout de deux jours, on la libère sans autre procès. Valeria tente alors d'organiser ses consœurs en tenant à jour un registre de celles qui sont détenues ou disparues ou en trouvant des planques pour se cacher et échapper aux razzias policières. C'est sa façon à elle de militer, un mot qu'elle ne connaissait pas jusqu'alors.

Elle est détenue, en compagnie d'autres travesties, une seconde fois, pendant 14 jours, et emmenée dans le même cachot. Horreur : elle reconnaît ses bourreaux en uniforme. Elle sera violée chaque jour, parfois jusqu'à quatre fois par jour. «On m'obligea à faire le sexe oral à travers la fenêtre du cachot et on me sodomisa sans mettre de condom. La torture était à la fois physique et psychologique», raconte-t-elle dans sa déclaration au tribunal. Elle est isolée des autres détenues et n'a aucune nouvelles de ses amies arrêtées en même temps qu'elle.

Lorsqu'on l'autorise, après plusieurs outrages sexuels, à sortir de son minuscule cachot pour aller faire un brin de toilette, elle entrevoit de nombreuses femmes enceintes et d'autres, mal amochées, qui viennent tout juste d'accoucher, sans aide médicale. Elle entend des cris de femmes et des enfants qui pleurent. Un véritable cauchemar.

À sa mère qui la cherche partout, la police répond qu'elle a été arrêtée parce qu'elle est à la tête d'un groupe clandestin de séditieux. Lorsqu'elle sera finalement libérée, grâce à la persévérance de sa mère, elle n'osera plus s'afficher publiquement comme travestie et reprendra son identité d'homme. Terrorisée, elle en vient à croire que ces persécutions sont normales, en raison de son identité floue et de sa condition sociale. Jusqu'à ce que tombe la dictature.

Plusieurs années plus tard, elle a osé de nouveau et elle est redevenue femme à part entière. Elle considère cette nouvelle identité comme un geste de réparation du gouvernement pour tous les sévices qu'elle a subis et elle est plus décidée que jamais à dénoncer ceux qui l'ont torturée et humiliée.


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