Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Nous, les pauvres

Chronique

 


Jacques Lanctôt

J'ai déjà fait partie de la classe moyenne. Aujourd'hui, je n'en suis plus. Loin de moi l'idée de vous apitoyer sur mon sort, mais c'est la plate réalité. Et quand on est pauvre, on est entouré de pauvres, on vit parmi eux. Des gens qui veulent tous s'en sortir, qui veulent retourner sur le marché du travail, améliorer leurs revenus et payer leurs impôts, des gens sans voix pour faire valoir leurs droits mais qui peuvent se fâcher parfois.

Bien sûr, il y a pauvres et pauvres. Des moins pauvres et des plus pauvres. Et parmi ces derniers, ils sont nombreux autour de la clinique du docteur Julien qui, pour sa dixième guignolée, recevra encore vos dons ce samedi 15 décembre, au coin des rues Aylwin et Adam, dans le quartier Hochelaga, «un quartier qui s'apprivoise comme une bête sauvage. Qui vous toise, l'œil vif, la méfiance tatouée comme autant de blessures de guerre. Un quartier où le blanc domine et où l'on règne souvent de père en fils sans, la plupart du temps, en traverser les frontières. Où les cris des voisins et les préservatifs abandonnés en pleine rue font partie du quotidien. Hochelaga-Maisonneuve est un pays en soi.» (Dr Julien/À hauteur d'enfant, Libre Expression).

On jase souvent autour de cette coutume de faire des dons à l'occasion de la fête de Noël, de se sentir généreux une fois par année et de ressentir une solidarité soudaine envers les plus démunis. Les mauvaises langues disent que cet élan de générosité est faite pour que les riches se donnent bonne conscience, pour mieux faire oublier leurs mesquineries passées et que c'est à l'année longue qu'on devrait avoir une pensée, un geste envers les pauvres, parce que «les pauvres, comme le chante Plume Latraverse, ne prennent jamais de vacances».

J'en connais qui ridiculisent la guignolée et qui trouvent ce déchaînement médiatique insupportable. Mais peu importe ce que disent les mauvaises langues, il faut prendre tout ce qui passe, demandez-le aux pauvres, et si ça ne survient qu'une seule fois par an, dans le temps des Fêtes, tant mieux, car il ne faut pas condamner le geste, peu importe les motivations qui se cachent derrière celui-ci.

La guignolée des riches

Eux, les riches, de toute façon, ils ont aussi leur guignolée. Tous les ans, les banques leur décernent des milliards en bonis. On dit que cette année, ce sera un peu plus de dix milliards de dollars que les riches vont recevoir en cadeau, «une somme record, en hausse de 8% par rapport aux 9,5 milliards qui leur avaient été consentis un an plus tôt», selon le journaliste Martin Vallières de La Presse.

Mais, rassurons-nous, on ne les verra pas s'agiter le long de nos rues, coiffés du bonnet du père Noël, un sac à la main, pour recueillir nos dons. Non, ce ne sera pas aussi visible et bruyant, de sorte que ceux que ça horripile de voir les têteux de guignolée secouer leurs clochettes un peu partout ne seront pas choqués. On les verra peut-être dans les clubs privés célébrer leur réussite annuelle, avec le chèque bien encaissé dans leur compte en banque et prêt à s'envoler vers un paradis fiscal, parce que, c'est bien connu, les riches paient trop d'impôts, alors que «les pauvres sont su'l'Bien-Être» (Plume). Et qui est-ce qui paie pour l'aide sociale des pauvres? Les riches!

Car même s'ils réussissent à cacher quelques millions dans leurs paradis fiscaux, il en reste toujours un peu ici pour qu'ils paient leur «juste part» et continuent d'aider les pauvres. Ils ne font donc pas défaut à leur «obligation morale de contribuer au bien-être de la société», comme l'affirmait l'éditorialiste de La Presse, André Pratte, en prenant la défense de Jacques Villeneuve et de Gérard Depardieu.

Et puis vous croyez, vous, que c'est facile de vivre toujours à l'étranger, dans un pays autre que celui qui vous a vu naître, loin de votre famille, loin de vos amis? Pas du tout. Moi, après un mois, je m'ennuyais.

Alors, vous voyez bien que les riches et les pauvres sont faits pour s'entendre, car «les pauvres ça mange le pain/Qu'les autres jettent dans l'chemin» (Plume). Sans pauvres, il n'y aurait pas de riches. Et sans riches, il n'y aurait plus de pauvres.


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