Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Le Salon du livre de Montréal

Chronique - Le Salon du livre de Montréal


Jacques Lanctôt

Chaque année, lorsqu'arrive le Salon du livre de Montréal, à la mi-novembre, je ressens comme un petit pincement au cœur. Pendant 25 ans, j'y ai monté mes «stands» comme si c'était toujours la première fois, pour offrir au public ma production de l'année pendant les 5 jours que dure le salon.

Entrer dans cet espace clos au centre-ville, bien à l'abri du froid et de l'hiver, quelques semaines avant Noël, avait de quoi m'exciter. Une fois installé dans mon «stand», bien entouré de mes livres, de mes auteurs, de mes amis et invités, je guettais les réactions des visiteurs qui se promenaient devant mes étalages. Le plus beau moment, ce n'était pas lorsque se produisait une vente ou une demande d'autographe à l'un de mes auteurs présents, c'était lorsque la personne qui passait devant mes tables et cubes se laissait accrocher par un titre, une illustration, une couleur. C'était lorsque cette personne prenait le livre dans ses mains pour lire ce qu'on appelle, dans le jargon du métier, la quatrième de couverture, ce texte qui est censé résumer le contenu de l'ouvrage et faire titiller la curiosité du lecteur potentiel.

À ce moment, je me disais : mission accomplie! Même si la personne ne partait pas avec un livre dans son sac. Au moins, quelque chose avait réussi à attirer son attention. J'aurais bien voulu savoir ce qui avait piqué sa curiosité, ou encore ce qui n'avait pas « cliqué », mais j'avais toujours une petite retenue et je me disais que c'était partie remise, que peut-être cette personne allait ensuite acheter mon livre en librairie.

Je dis MON livre et je parle de MES auteurs, parce que nous les éditeurs, nous sommes ainsi. Nous nous sentons un petit peu propriétaires des uns et des autres, même si on sait bien que tout est volatile, que les auteurs sont volages et qu'ils sont difficiles à attacher. D'ailleurs, je profitais toujours de l'occasion pour aller jeter un coup d'œil discret sur la production des autres éditeurs pour découvrir que tel manuscrit que j'avais refusé avait finalement trouvé preneur chez un compétiteur. Je dis « compétiteur » même si on parle souvent de la grande famille du livre. Parfois, un éditeur plus fortuné réussissait à débaucher un de mes auteurs, en lui offrant un gros à-valoir, une avance sur ses droits d'auteur, et je me sentais soudainement triste et belliqueux. Mais quand un de mes auteurs résistait au chant des sirènes, je m'en trouvais comblé et fier de la « petite maison de la grande littérature », fidèle à la réputation que m'avait léguée mon maître ès édition, Victor-Lévy Beaulieu. Le métier d'éditeur a ses hauts et ses bas, comme partout ailleurs, mais ces « hauts » compensent largement pour les bas. J'exerçais le plus beau métier au monde.

Bien sûr, certains libraires se sentaient lésés par cette orgie livresque, car l'attention médiatique était centrée sur ce salon pendant cinq jours, alors qu'eux, ils tiennent boutique à l'année longue. Mais, je me faisais un devoir de répondre à cet argument en offrant au public l'ensemble de mon fonds littéraire, qui grossissait année après année. Ce petit livre qu'on ne trouvait plus en librairie parce que ce n'était pas un gros vendeur, on était assuré de le trouver dans mon stand, parmi des centaines d'autres titres.

Le Salon du livre de Montréal, c'était vraiment un bel événement, en rien comparable à celui de Québec, beaucoup plus discret et bourgeois, moins tapageur. Attirer chaque année plus de 100 000 personnes sur une période aussi courte, c'était un véritable tour de force, et nous, les éditeurs, nous y étions pour beaucoup.

Je me souviens d'un jeune acteur venu du Cameroun et de France et qu'on avait découvert ici dans un film adapté du roman de Dany Laferrière, Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer, que j'avais publié en 1985. Il s'appelait Maka Kotto. Une fois installé au Québec, il m'avait soumis un premier recueil de poésie, Femme, que j'avais publié. Il y a deux mois, Maka Kotto est devenu le ministre de la Culture et des Communications du Québec. Il est à souhaiter qu'on le verra déambuler au Salon du livre de Montréal, qu'on dit le plus grand en Amérique. Quelle belle aventure!


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