Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

La culture de la corruption

Chronique

Gérald Tremblay Photo Agence QMI / Archives


Jacques Lanctôt

Dans son homélie finale, prononcée en grandes pompes lundi dernier, l'ex-maire Gérald Tremblay a justifié, en quelque sorte, les scandales honteux qui ont secoué son administration par le fait que cela existait depuis belle lurette à la mairie de Montréal, comme s'il s'agissait d'une fatalité.

Cela me rappelle la gestion du maire Jean Drapeau, qui régna pendant vingt-six ans sur Montréal. Bien sûr, on n'arrête pas le progrès et c'est pendant cette même période que furent inaugurés la Place des Arts et le métro, qu'eut lieu l'Exposition universelle de 1967 puis, un peu plus tard, en 1976, les Jeux olympiques de 1976. Mais à ce chapitre, Montréal s'inscrivait simplement dans les grands courants de modernisation qui avaient cours un peu partout et nous avions pas mal de rattrapage à faire.

Drapeau était loin d'être un sauveur. Son rôle joué pendant la crise d'octobre 1970 est particulièrement odieux, alors qu'il associa le seul parti d'opposition, le FRAP, au FLQ, pour ainsi gagner ses élections sur fond de crise. Mais les Jeux olympiques furent la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Les citoyens du Québec allaient s'endetter pour des décennies. À tel point que le jeune gouvernement péquiste de René Lévesque ordonna, dès 1977, moins d'un an après son élection, une Commission d'enquête sur le coût des jeux de la 21e olympiade. Cette enquête fut confiée au juge Malouf.

Évalués au départ à 183 millions $, ces jeux coûtèrent à la fin du compte plus de 1,5 milliard de dollars. Ce dépassement astronomique des coûts s'explique, selon les conclusions du rapport Malouf, par «l'irresponsabilité administrative des autorités de la ville et du COJO dans le choix d'un complexe grandiose et complexe, et dans le choix d'un architecte étranger».

Le juge Malouf blâma l'administration Drapeau qui aurait fait preuve d'une «incroyable incurie». Il écorche également le Parti libéral qui aurait bénéficié des largesses de deux firmes de construction. Mais sans plus. Ces conclusions, très vagues, n'identifient pas les vrais responsables de ces vols honteux, qui logeaient aussi bien à la mairie de Montréal qu'à l'Assemblée nationale.

Le premier ministre René Lévesque n'en revient tout simplement pas. Pourtant, il avait été prouvé, pendant les travaux de la commission, que l'octroi de juteux contrats gouvernementaux ou olympiques était lié à des versements de cotes et de prébendes diverses au Parti libéral alors dirigé par Robert Bourassa. Ce dernier d'ailleurs, qui venait d'être défait, avait préféré s'installer en France pour un certain temps, loin des bruits et rumeurs de la commission Malouf.

«Bien avant que la tenue des Jeux soit en danger, affirme le premier ministre Lévesque, il était évident, depuis près de trois ans, que les fonds publics étaient en train de subir une dilapidation sans précédent.

«La commission a elle-même établi une preuve écrasante à cet effet et nous nous devons d'être surpris quelle n'en tienne à peu près aucun compte dans ses conclusions.»

À partir du mois d'avril 1974, les soumissions de contrat cessèrent d'être publiques et ce fut une compagnie privée, LVLV/Lavalin, qui fut chargée de préparer les contrats et de les négocier avec les entrepreneurs «invités». L'ingénieur Claude Phaneuf, qui travaillait à la ville de Montréal et qui témoigna à la Commission Malouf, était chargé d'acheminer les contrats au directeur du Service pour leur approbation. Tous ces contrats prévoyaient «de petites phrases qui donneraient suite à de gros extras», ce qui agaçait le responsable du service des contrats.

Et d'ajouter l'ingénieur Phaneuf : «Je faisais suivre les documents reçus en prenant soin d'attacher une note au dossier pour aviser mon directeur de l'information que m'avait donnée ce responsable du service des contrats. Aucun dossier ne me revint. Aucune question ne me fut posée et les travaux procédaient. »

On connaît la suite. Drapeau promit de répondre au rapport Malouf, mais il ne le fit jamais. Il se retira de la vie politique et emporta dans sa tombe tous ses secrets. Son parti fut défait, en 1986, par le RCM et Jean Doré qui mirent fin au régime de corruption à l'hôtel de ville.

Mais ce fut un trop bref intermède et la culture de la corruption n'a pas tardé à revenir en force. Les «petites phrases qui donnent suite à de gros extras», on les retrouve aujourd'hui dans les allégations de ceux qui témoignent à la Commission Charbonneau.


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