Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Où est passé l'héritage de René Lévesque?

Chronique - Où est passé l'héritage de René Lévesque?

Je me souviens, c'était au début des années 1980, la rue Saint-Denis, en bas de la côte Sherbrooke, se transformait peu à peu. Il y avait, entre autres, un luthier, une buanderie, une librairie sympathique, et quelques restaurants où les patrons mettaient la main à la pâte, vous recevaient dans la salle et préparaient, chaque jour, de nouveaux plats pour piquer la curiosité de leur clientèle et satisfaire leur appétit. Parfois, on avait droit au digestif de l'amitié après le repas.

La clientèle, elle, se recrutait parmi le personnel de l'université du Québec à Montréal, qui n'était pas encore devenue la pieuvre immobilière qu'elle est devenue aujourd'hui. Il y avait aussi des journalistes, des artistes, des écrivains et tout ce qu'il restait de bohême à Montréal.

Puis, tout s'est mis à changer rapidement. La pègre, les motards criminalisés, les gangs de rue, la mafia, appelons-les comme vous voulez, avec leurs petits et gros revendeurs de drogue, ont fait leur apparition. Ils se mirent à cotiser les commerçants, pour assurer leur « protection ». On demanda aussi aux restaurateurs de laisser les revendeurs de drogue et leurs clients circuler librement dans leur commerce pour accéder aux toilettes où s'effectuaient les deals et où l'on pouvait aussi, à l'abri des regards indiscrets, tester la qualité de la «marchandise».

Certains ont dû accepter, d'autres ont refusé carrément. L'un de ceux qui s'opposèrent à transformer leur restaurant en bar ouvert pour la dope fut attaqué sauvagement. Un soir, on lui planta un tesson de bouteille en plein visage, ce qui le défigura pour la vie. Blessé intérieurement et extérieurement, il ferma son sympathique restaurant, où l'on mangeait si bien. Le régime de terreur venait de s'installer sur la rue Saint-Denis. Un autre accepta de payer sa cotisation pour la «protect». Après s'être préalablement arrangé avec la police, il leur fixa un rendez-vous pour leur remettre la somme demandée. Lorsque les deux individus se pointèrent dans son restaurant, un employé alerta les policiers, postés tout près du restaurant. L'arrestation se déroula comme prévu et les deux lascars furent pris en flagrant délit, puis libérés sous caution peu de temps après. À partir de ce jour, le restaurateur vécut dans la terreur. Par peur de représailles, il ferma lui aussi son commerce.

C'est ainsi que la rue Saint-Denis s'est transformée en peu de temps. La buanderie de quartier a fermé ses portes, tout comme le luthier, la librairie Québec-Amérique qu'avait achetée Victor-Lévy Beaulieu, la Cour Saint-Denis, un bar tenu par le sympathique «Sourcil», faisant place à des commerces sans âme, des fast food, des bars de bikers et autres lieux anonymes. La foule des habitués se dispersa et remonta la côte.

D'autres commerces, dans d'autres quartiers de Montréal, vivaient des drames similaires. Un vieux restaurant italien de la rue Lajeunesse, une véritable institution, fut attaqué au cocktail Molotov. Une pizzéria de la rue Bélanger, qui vendait également des glaces maison exceptionnelles, fut aussi la cible de cocktails Molotov à quelques reprises. La guerre pour le contrôle du fromage, des pâtes, de la glace - entendez crème glacée -, et aussi pour le contrôle et la vente de la drogue, dure ou légère, venait de commencer. Peut-être avait-elle commencé bien avant, mais ces premiers coups de semonce nous avertissaient d'éloquente façon. C'était bien avant l'épidémie d'incendies criminels qui ont vandalisé de nombreux cafés italiens depuis quelques années.

Je ne connais rien à l'organigramme du crime organisé. Je ne sais pas si les organisations de motards criminalisés sont au service de la mafia ou possèdent leur propre autonomie. Je ne sais pas si les gangs de rue sont au service de la mafia ou des motards criminalisés. Peut-être la commission Charbonneau nous éclairera-t-elle là-dessus. Mais ce que nous commençons à comprendre au fur et à mesure des déclarations entendues à ladite commission, c'est que les mafieux, les «pégreux», les bandits à cravate ont besoin du pouvoir politique pour continuer à s'enrichir honteusement. Et ce sont eux qui tentent de corrompre ceux qui sont vulnérables et susceptibles de se laisser corrompre. Lorsque certains tentent de résister, bien peu semble-t-il, on utilise toujours et encore la bonne vieille méthode de la terreur. « Si tu nous empêches de manger, on t'élimine. »

René Lévesque nous a laissé, pourtant, un tout autre héritage.


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