Au cours du débat des chefs, Pauline Marois a attaqué Jean Charest en l'accusant d'en faire trop peu pour défendre et promouvoir la langue française au Québec. Elle a sans aucun doute raison, mais que pourrait faire de plus le pauvre Jean Charest dans les circonstances actuelles où nous ne sommes pas souverains, alors que toutes nos décisions sont soumises au verdict de la Cour suprême du Canada? Ce n'est certainement pas à Jean Charest de se battre à notre place pour faire respecter nos droits.
Mon ami Daniel me racontait qu'il y a quelques semaines, sa femme cubaine avait finalement obtenu son passeport canadien et tout ce qui s'y rattache, après avoir habité ici pendant plus de dix ans. Kenya, c'est son prénom, parle un excellent français et c'est une des premières choses qu'elle a apprises en arrivant chez nous.
Daniel a assisté, en partie, à la cérémonie au cours de laquelle on a accordé à sa femme et à une soixantaine d'autres personnes la citoyenneté canadienne. L'officier qui présidait la rencontre, dans une salle du complexe Guy-Favreau, à Montréal, s'est d'abord adressé aux futurs citoyens canadiens en anglais. Daniel a aussitôt protesté en argumentant qu'on était au Québec et que la cérémonie devait se dérouler en français. Si elle se déroulait à Toronto, il lui semblait normal que cela se passe en anglais. Mais ici, la langue française doit prévaloir, partout, affirma-t-il au fonctionnaire médusé. Celui-ci, un Québécois francophone, lui a rétorqué qu'on était au Canada et que la loi stipulait qu'il y avait deux langues officielles, l'anglais et le français. Cela ne justifiait pas cependant l'usage de l'anglais en premier mais rien n'indiquait le contraire.
Daniel avait le caquet bas, comme on dit. Il n'en revenait pas. La majorité des personnes présentes ne parlaient manifestement pas le français et elles n'avaient d'ailleurs rien compris à son intervention. Ces immigrants avaient dû, comme sa femme, vivre plusieurs années au Québec avant d'être convoqués ici, mais rien ne les avait obligés à apprendre le français. Pour eux, tout se déroulait en anglais et dans leur langue maternelle. Constat dramatique pour un peuple minoritaire dans une mer anglophone qui ne réussit pas à intégrer ses nouveaux arrivants.
Daniel a refusé de se lever au moment de l'hymne national, comme il le fait toujours, même au Centre Bell lors des matchs de hockey. Sa femme craignait le pire : qu'on lui refuse la citoyenneté à cause des protestations de son mari.
Comme la coupe était pleine et qu'il ne pouvait plus supporter tant d'affronts à sa langue et à sa dignité, Daniel a préféré quitter cette véritable tour de Babel, non sans avoir apostrophé poliment un des gardiens de sécurité qui ne comprenait pas son geste. Nous sommes au Canada, répétait sans cesse ce dernier, tandis que mon ami affirmait vivre au Québec.
Au rythme où vont les choses, alors qu'une majorité de nouveaux arrivants ne se sentent pas concernés par notre culture et notre combat, on peut facilement prédire le pire. Ces nouveaux Canadiens ne liront pas La Presse, ni Le Devoir, ni le Journal de Montréal, ils ne se familiariseront pas avec notre cinéma national, ne se plongeront pas dans notre littérature, n'écouteront pas Radio-Canada, TVA ou Télé-Québec, tout en continuant de vivre parmi nous. Ce sont des étrangers de l'intérieur, qui ne comprendront jamais notre idiosyncrasie. Jusqu'au jour où nous nous sentirons nous-mêmes des étrangers de l'intérieur. On appelle cela l'aliénation.
Le philosophe Walter Benjamin affirmait que la révolution, loin d'être un train fou, consistait justement à appliquer les freins de secours à ce train dont on a perdu le contrôle. Il n'y a rien de pire qu'un conducteur peureux et hésitant au moment d'appliquer les freins. La modération, loin d'être une vertu, peut conduire à la catastrophe.
Il n'y a qu'une seule façon d'inverser la tendance actuelle et c'est de se donner un pays souverain, avec un gouvernement souverain qui saura appliquer les freins et arrêter l'anglicisation accélérée. Et pour cela, il ne faut pas que le gouvernement libéral de Jean Charest soit réélu.