Au moment où il monte sur la petite tribune et s'avance vers le lutrin, il se rend compte qu'il a oublié son discours dans la salle de bains. Pas de panique. Il fait signe à son attaché politique de s'approcher et à voix basse lui demande d'aller le chercher dans les toilettes de l'hôtel, au bout du couloir.
En attendant, il devra improviser devant ce parterre de jeunes en train de manger leurs rôties, leurs croissants, leurs œufs-bacon, de siroter leur café, bref le menu habituel qu'on retrouve dans tous les hôtels de la planète.
Il y va des habituels remerciements aux élus locaux, députés et maires présents, aux représentants de la jeune chambre de commerce, et finalement aux militants, sans qui… et bla bla bla.
Entre-temps, son attaché politique est revenu, tout essoufflé, et il lui a remis les quelques pages de son discours. Rassuré, le PM attaque enfin le menu principal. Tout en lisant ses notes, il demande à la population de lui faire confiance. Car c'est au Québec tout entier qu'il s'adresse ce matin. « Délivrez-nous des péquistes et des caquistes », lance-t-il en riant. Gros applaudissements. Il vante les mérites du Plan Nord et affirme que même les Beaucerons y trouveront son compte, « ce peuple de bâtisseurs qui n'a jamais hésité à prendre tous les risques ». Applaudissements nourris. Il aborde aussi le redémarrage de la mine Jeffrey, qui profitera non seulement aux mineurs d'Asbestos mais à toute la grande région de Chaudière-Appalaches.
Quelqu'un se lève, entre les tables, et l'apostrophe poliment : « Monsieur le Premier ministre, mon père est mort d'amiantose. C'était le seul père que j'avais et la mine me l'a pris. Croyez-vous que c'est une bonne chose de relancer cette mine qui a déjà fait tant de victimes? » Le jeune homme était visiblement ému, ça se sentait dans sa voix.
Sans perdre son calme, le PM répond vigoureusement, comme s'il s'agissait de dénoncer le carré rouge de Pauline Marois: « Les études, réalisées depuis plusieurs années, n'ont jamais réussi à associer l'amiante aux différentes formes de cancer. De toute façon, si ça peut vous rassurer, toutes les précautions seront prises, bien évidemment. » Applaudissements un peu moins nourris. On sent un malaise parcourir la salle. Le jeune homme se rassoit, manifestement troublé.
Le PM s'essuie le front avec son mouchoir impeccablement blanc. Non, mais… Cet énergumène a failli faire déraper mon discours, se dit-il. Mais il n'a peur de rien ni de personne, le PM, surtout qu'il n'est pas seul, la salle en témoigne devant lui. Il a même droit à une ovation debout, c'est bon signe.
Seul le jeune homme dont le père est mort à Thetford Mines est demeuré assis et il n'applaudit pas. Il semble bien seul dans sa coquille, petit matelot dont on a tiré le sort à la courte paille. On se tourne vers lui en le pointant du doigt, on l'accuse et on est prêt à le sacrifier. Puis, petit à petit, sans trop savoir pourquoi, des gens s'assoient pour l'imiter et refusent d'applaudir en guise de protestation. Plus de la moitié de la salle semble ainsi rejeter les propos du PM et appuie le jeune orphelin de père. Du jamais vu dans une assemblée libérale.
Le PM est maintenant décontenancé. Sa garde rapprochée l'est tout autant. Il tente de desserrer sa cravate autour du cou mais il n'en a plus. Des journalistes sont maintenant accrochés à leur cellulaire et diffusent la nouvelle de la rébellion spontanée. Tweet et retweet. Des photographes immortalisent la scène. Le banquet de famille vient de prendre fin abruptement et il sera impossible de laver le linge sale en famille. Il flotte dans l'air une odeur de toasts brûlées. On dirait un mariage avorté, avec la robe de la mariée jetée par terre.
Les gardes du corps entourent le PM et l'entraînent hors de la salle. (À suivre).