Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Une histoire inventée de délation

Chronique - Une histoire inventée de délation


Jacques Lanctôt

J'ai un ami qui travaille comme bibliothécaire à la Grande Bibliothèque du Québec (BNQ). Il se trouve qu'il est aussi écrivain. Il a déjà publié trois romans, dont le dernier a connu un certain succès et mérité un prix littéraire prestigieux.

Or, un de ses collègues de travail, qui était pourtant très proche de lui, l'a récemment dénoncé auprès de la direction de l'établissement. Il l'accuse d'avoir écrit une partie de ce roman pendant ses heures de travail.

À la suite de cet incident qui risque de faire grand bruit, cet ami en question, appelons-le Roger afin de conserver son anonymat pour l'instant, s'est confié à moi pour connaître ma réaction. Il m'a avoué que pendant la rédaction de ce roman, qui s'est échelonnée sur près de deux ans, mais non de façon continue, il ne sortait presque jamais manger à l'extérieur, sur l'heure du midi. Son collègue de travail, dont il était proche, en était souvent contrarié, mais bon, de temps en temps, ils réussissaient tout de même à luncher ensemble.

Roger préférait apporter son repas qu'il mangeait sur place, tout en poursuivant la rédaction de son roman, qui a nécessité de nombreuses recherches historiques. Bien sûr, son accès direct aux outils de recherche de la BNQ lui a facilité la tâche. Il lui arrivait souvent, il est vrai, de poursuivre son écriture ou ses recherches après son heure de lunch, mais il y voyait presque une continuation de son travail de bibliothécaire et ces heures «volées» n'occasionnaient aucun retard dans les tâches qu'on lui assignait, car très souvent il mettait les bouchées doubles pour combler, en quelque sorte, les heures passées à l'écriture de son roman. Là-dessus, il se sent sans reproche.

Or, Roger a été récemment convoqué par la direction de la BNQ. Ce collègue, visiblement jaloux, l'a accusé formellement d'avoir écrit son roman grâce à l'argent des contribuables. L'affaire semble prendre des proportions démesurées. Cet employé de l'État aurait volé l'argent des contribuables, lui à qui on n'a jamais rien reproché par le passé! À tel point qu'on s'est mis à fouiller dans son passé, en se demandant si pour les deux autres romans, il n'aurait pas également volé du temps à son employeur, le gouvernement du Québec. On allègue même qu'il pourrait être obligé à rembourser une partie de son salaire.

Comme un malheur n'arrive jamais seul, ce même collègue jaloux, dont Roger soupçonne l'identité, l'a maintes fois suivi à son insu à sa sortie de la BNQ, en fin de journée, il en est maintenant convaincu. Ce dernier sait que Roger a deux jeunes enfants dont il a la garde et qu'il reçoit, autour du 20 de chaque mois, des prestations familiales, versées directement dans son compte bancaire, comme lui-même en reçoit.

Or, ce jour-là, Roger se dirige immanquablement à la succursale de la Société des alcools du Québec (SAQ) pour y faire l'achat de quelques bonnes bouteilles. De là à conclure que l'argent des contribuables, versé pour l'aide aux enfants, sert en fait à un tout autre usage, il n'y a qu'un pas que le mystérieux délateur a franchi en écrivant une lettre qu'un journal a publiée avec empressement. Il dénonce le mauvais usage de ces allocations que se permettraient certains parents irresponsables. Bien sûr, Roger n'a pas été nommé dans cette lettre ouverte, mais les détails concernant sa personne — bibliothécaire, écrivain reconnu avec trois roman publiés, père de deux enfants, etc. — facilitent aisément son identification.

Inutile de préciser que Roger est dans tous ses états et qu'il ne sait pas comment se défendre de ces accusations. Sa réputation semble ternie à jamais, qu'il se défende ou non.

Comment jugez-vous le comportement de ce collègue qui l'a dénoncé?


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