Lorsque j'étais petit, nous passions la guignolée en famille. Cela se faisait de porte à porte, dans le voisinage immédiat de notre maison, de même qu'à la sortie de l'église, le dimanche. Nous agitions soit une petite cloche soit une boîte métallique sur laquelle était collée l'étiquette qui nous identifiait à la guignolée de la paroisse. Et mon père y allait de la petite chanson de circonstance sur la guignolée. Je me souviens que certaines paroles de ladite chanson avaient de quoi choquer. On disait que si quelqu'un ne voulait pas donner, on prendrait la fille aînée et on lui ferait «chauffer les pieds». Je n'ai jamais compris le sens de cette menace mais elle me semblait exagérée et, en réalité, elle me faisait peur.
Dans ce temps-là, tout le monde se connaissait, se saluait, se parlait. Nous connaissions tous quelqu'un, un parent, une famille, qui avait besoin d'aide et, à Noël surtout, parce que ça nous semblait une période plus difficile, on l'aidait, on préparait un panier de Noël, qu'on allait lui apporter avec joie.
Je me souviens d'une tante qui habitait Valleyfield. Elle avait six enfants, je crois. Son mari, qui travaillait dans les moulins à coton, était souvent malade à cause de tout ce qu'il respirait à l'usine. Dans ce temps-là, il n'y avait aucune sécurité sociale ni congés maladie. La famille n'avait même pas de quoi payer l'huile à chauffage durant l'hiver. Tout le monde dans la maison se promenait avec son manteau sur le dos et ses bottes aux pieds. Chaque année, nous leur préparions une belle épicerie, avec, bien sûr, une grosse dinde qui trônait sur le dessus de la «commande». Aux enfants, on apportait des crayons à colorier et autres jouets pas compliqués comme aujourd'hui. L'électronique n'avait pas encore fait son entrée triomphale et le téléphone était à cadran. Mais dans cette maison mal isolée et humide, il n'y avait ni téléphone ni télévision. Juste l'ombre omniprésente de la grosse misère noire.
Je me souviens que nous ne nous attardions guère chez ma tante car ça sentait trop le malheur et la tristesse, surtout qu'il n'y avait ni boisson gazeuse ni plateau de bonbons, et nous avions hâte de nous retrouver dans une autre maison où la fête battait son plein au son des violons, de l'accordéon et des chansons à répondre, arrosées de «whisky blanc». Mais, au moins, nous avions accompli une bonne action, nous avions fait plaisir à cette tante et à ses enfants.
Aujourd'hui, ce n'est plus la même approche. La guignolée a perdu son caractère local, l'aide n'est plus personnalisée comme avant et faire la charité est souvent mal vu, comme si les mieux nantis cherchaient à se dédouaner de gagner bien leur vie. Ce n'est plus son voisin, une tante, un collègue de travail qu'on aide généreusement, c'est une personne anonyme, sans visage. On donne des sous à tous les quêteux postés aux quatre coins de la ville et on ne sait plus trop bien où cette aide va aboutir. Les médias en général parlent des nécessiteux comme étant des personnes seules, de vieillards, de chômeurs, d'immigrés fraîchement arrivés chez nous, mais on ne montre pas les visages, ce qui est normal, car être pauvre n'a rien d'éclatant et de photogénique.
En attendant la suite de cette histoire, vendredi prochain, je vous souhaite un joyeux Noël, en compagnie de ceux que vous aimez. Et si jamais vous croisez sur votre chemin la Charlotte de Notre-Dame, donnez-lui un peu de chaleur.