Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Ma nuit à l’urgence

Chronique

 


Jacques Lanctôt

Samedi soir, je me suis rendu à l’urgence de l’hôpital Sainte-Justine avec mon fils de six ans. Celui-ci toussait depuis plusieurs jours et comme il avait déjà eu une légère pneumonie, six mois auparavant, je ne voulais pas prendre un risque avec sa santé et désirais consulter un spécialiste. Je suis arrivé à l’urgence à 21 heures et j’en suis sorti le lendemain matin, 13 heures plus tard, soit à 11 heures. On m’avait dit, dès que mon fils eut passé le « triage », une heure après notre arrivée, que l’attente allait être de six heures mais que son dossier était classé « semi urgent », étant donné sa toux persistante et ses antécédents. Il y a de l’espoir, me suis-je dit. Semi urgent signifiait que nous passerions devant les simples cas de… je ne savais pas trop quoi, en fait, puisque tous les enfants que je voyais dans la salle me semblaient des cas urgents.

Six heures que je me suis dit, cela m’amène à quatre heures du matin. Je n’avais pas le choix, mon fils continuait de tousser, à tel point que je suis allé lui chercher un petit masque blanc, pour ne pas contaminer les autres patients de l’urgence et leurs accompagnants. J’avais oublié d’apporter un livre avec moi et ne pus donc pas me replonger dans le dernier roman de Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens. La télé, à laquelle on ne pouvait échapper, diffusait les émissions de Teletoon- Nuit qui « peuvent ne pas convenir aux enfants de moins de 13 ans » et qui contiennent « des scènes explicites de violence, de grossièreté et de nudité déconseillées aux jeunes enfants », etc.

Je ne comprenais pas pourquoi on acceptait de diffuser une telle programmation si la majorité des personnes présentes à l’urgence avaient moins de 13 ans, si on ne tient pas compte des adultes qui les accompagnaient. Vers une heure du matin, un gardien de sécurité est venu changer le canal et on a eu droit à une chaîne de nouvelles en continue qui a répété les mêmes nouvelles en boucle à toutes les 20 minutes environ, jusqu’à six heures du matin. Je n’en pouvais plus d’entendre parler du énième meurtre à survenir à Montréal, du procès des Shafia, de la mort tragique d’une petite fille de cinq ans, écrasée par un autobus au métro Honoré-Beaugrand, de la mort non moins tragique d’un travailleur coincé entre deux pièces de machinerie à Saguenay, du suicide non moins tragique de la jeune Marjorie Raymond, de l’abandon imminente du protocole de Kyoto par le Canada, des derniers attentats meurtriers en Afghanistan et en Irak, etc. Bref, le contenu n’était guère plus réjouissant pour nos yeux et nos oreilles patientes.

Tout le monde tentait, tant bien que mal, de s’accommoder en vue de la longue nuit d’attente. Je réussis à dormir quelques minutes, assis sur mon siège, en « cognant des clous ». Mon fils fit de même, mais il put s’allonger, le chanceux. Mais toujours je me réveillais, alerté par une voix qui de temps en temps appelait un patient à se présenter soit au triage soit dans un des bureaux de consultation qui jouxtent la salle d’attente. Ce n’était jamais mon tour.

J’appris qu’il n’y avait que deux médecins pour soigner tout ce beau monde. Pourquoi seulement deux, ça, personne ne pouvait me le dire. Et je me mis à penser que si un médecin coûte si cher à la société, il serait peut-être plus économique d’investir dans des lits. Ainsi allongés sur des couchettes, dans la salle d’attente, nous pourrions mieux supporter l’attente.

Vers dix heures du matin, mon fils put enfin rencontrer un médecin. Nous venions de passer une nuit blanche, lui et moi, sans doute comme le personnel de l’hôpital, dont je ne saurais me plaindre, tant la femme médecin et son interne ont été des plus attentives et consciencieuses.

J’imagine que la situation des urgences dans les hôpitaux du comté de Bonaventure ne doit pas être aussi mauvaise qu’à Montréal puisqu’on vient de réélire un député dont le parti, le Parti libéral, avait promis solennellement, entre autres, de mettre fin aux attentes interminables dans les urgences des hôpitaux. À moins que la population de Bonaventure ne préfère croire encore aux menteurs et autres marchands de promesses non tenues, aux bradeurs de patrie, aux magouilleurs et aux spécialistes de la corruption en tout genre.

Je n’ose pas croire que ces frères québécois ont voté en toute lucidité pour vivre dans ce genre de société-là.


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