Chaque année, à l’approche du salon du livre de Montréal, je deviens triste et nostalgique pendant quelques jours. Rien à voir avec le mois de morts.
Pendant près de 25 ans, j’ai participé à ce salon, en y louant 1, 2, 3 ou 4 stands, dont le prix de la location grimpait dramatiquement d’année en année, ce qui représentait un gros défi pour la petite maison d’édition que je dirigeais.
J’y invitais à mes frais tous mes auteurs, même ceux qui n’avaient pas publié durant l’année écoulée, et j’envoyais par la poste quelque 150 invitations ou laissez-passer d’un jour à des artistes connus, chanteurs, comédiens, peintres, illustrateurs, ou à des amis de tous les horizons, afin que ce beau monde se retrouve à mon stand pour piquer une jasette, comme on disait, pour bouquiner, pour célébrer la grande fête du livre en prenant un petit coup, car il y avait toujours du vin à mon stand, et même du rhum cubain pour accompagner mon syndicaliste populaire, Michel Chartrand, qui vint pendant plusieurs années signer les livres que lui consacrait son biographe et ami Fernand Foisy.
Bref, il y avait toujours foule autour de mon stand, mes auteurs semblaient heureux de cette affluence et on vendait des livres fraîchement autographiés. S’il arrivait parfois qu’un lecteur sans le sou me piquait un livre et qu’on m’en avisait, je ne partais surtout pas à courir après le téméraire lecteur. Au contraire, je m’enorgueillissais que quelqu’un ait pris le risque de se faire arrêter par les agents de sécurité qui sillonnaient les avenues du salon, en s’emparant à la sauvette d’une de mes publications parce qu’elle lui paraissait suffisamment intéressante. Mon ego d’éditeur s’en trouvait flatté.
Je me souviens que lors d’un de ces salons du livre, Plume Latraverse, dont je venais de publier le premier roman, avait fait fumer du pot au père Ambroise Lafortune, qui avait gardé son sourire accroché dans sa barbe pendant au moins une heure. Je me souviens du premier roman de Dany Laferrière, que des Haïtiens malcommodes trouvaient trop racoleur et qui voulaient lui faire un mauvais parti. Je me souviens de Victor-Lévy Beaulieu, mon maître éditeur, dont j’ai appris les méthodes brouillonnes et artisanales pour faire qu’on bon livre se rende, dans ses grossesses, jusqu’à ses lecteurs. « La petite maison de la grande littérature », c’était lui. Je me souviens d’Yves Thériault le besogneux qui se vantait d’avoir fait l’amour avec une religieuse lors d’un salon du livre à Rimouski et qui vendait ses livres comme des petits pains chauds à Monsieur et Madame Toutlemonde ravis.
Yvon Deschamps, Clémence Desrochers accompagnée d’Hélène Pedneault, décédée beaucoup trop tôt, des humoristes de l’École nationale de l’humour, Richard Desjardins qu’on commençait à célébrer, Michel Rivard, Paul Piché et sa blonde de l’époque Audrey Benoît, le discret Jacques Ferron, Claude Dubois qu’accompagnait la comédienne Louise Marleau, Raymond Lévesque qu’il fallait souvent raccompagner parce qu’il avait pris un coup trop solide, Marie Laberge, le comédien Raymond Cloutier, le poète immense Michel Garneau, Francine Noël, l’inquiète Pauline Julien, Réjean Ducharme qui brillait par son absence malgré la présence de son livre Trophoux, Michel Vastel et des centaines d’autres, poètes, romanciers, dramaturges, essayistes, biographes, sont venus à mon stand, au salon du livre de Montréal, pour y signer leur ouvrage, dans la fête et la fraternité. Jamais un éditeur d’ici n’avait aligné autant d’artistes et de personnalités connues.
J’ose imaginer, pour me consoler, que mon absence comme éditeur au salon du livre aura été remarquée, du moins au cours de la première année. Jamais les organisateurs de ce salon n’ont pensé m’envoyer un laissez-passer en guise de remerciement et de reconnaissance pour avoir contribué, même de façon modeste, au rayonnement de cette grande fête du livre. C’est un peu beaucoup pour cela que je suis triste. Quant à la nostalgie…
Je ne sais pas si j’irai au salon du livre cette année mais une chose est sûre, j’y serai en pensée.