Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Bougonnage

Chronique

 


Jacques Lanctôt

Depuis quelques semaines, mon ami Daniel Côté, du magasin Ameublements Elvis, situé depuis 37 ans en plein cœur du Plateau, aux coins des rues Papineau et Marie-Anne, est bougonneux.

Tous les jours, du matin au soir, il voit sa rue se transformer en un immense parking, en direction du pont Jacques-Cartier, et, assis sur le banc d’autobus, près de la porte de son magasin, il en profite pour rendre la politesse aux automobilistes impuissants qui le saluent de la main, immobilisés dans la circulation. « Si le gouvernement finit par monter le prix de l’essence à trois dollars le litre, bougonne-t-il, peut-être finiront-ils par comprendre qu’ils devront changer leurs manières de se véhiculer. »

Mais en même temps, il reconnaît que les nombreuses déviations et les mesures de contention du trafic sur certaines artères du Plateau ont rendu la situation infernale sur la rue Papineau. Son commerce n’en souffre pas encore, mais le pire est à venir s’il faut en croire de nombreux commerçants qui ont noté une nette baisse de l’achalandage dans les rues commerciales des environs.

Dimanche dernier, on a fermé sa rue pendant quelques heures pour permettre aux 24 000 marathoniens de courir à travers un circuit des plus compliqués, à tel point que certains se sont égarés, suivis bêtement par des dizaines d’autres. Daniel a dû retarder de quelques heures ses livraisons, mais c’est un moindre mal.

Cette épreuve sportive a nécessité la mobilisation de plus de 150 policiers. « Tu te rends compte, me dit-il. Ces policiers ont effectué du temps supplémentaire à près de 100$ de l’heure, pour un minimum de 4 heures, ce qui est prévu dans leur convention collective. Et dans de nombreux cas, on a largement dépassé ce minimum de quatre heures supplémentaires. »

La majorité de ces policiers sont demeurés enfermés dans leur voiture en marche, fenêtres fermées et air climatisé au boutte. Bonjour la pollution! « Sans parler des cols bleus de la ville, poursuit-il. Après le passage des marathoniens, ils ont dû nettoyer le circuit des milliers de détritus, bouteilles d’eau, contenants de jus et autres cochonneries recyclables laissés sur place par les coureurs, puis enlevés et transporter les barrières métalliques. Eux aussi ils étaient payés temps double. Pourquoi tout ce beau monde ne travaille-t-il pas bénévolement, étant donné que c’est soi-disant pour une bonne cause : se maintenir en santé par un exercice sain? Ce serait bien, tu ne penses pas, et tout à fait raisonnable? »

« Je ne parle pas du Festival de jazz ou des Francopholies, qui sont à la fois des opérations commerciales et culturelles, non, juste d’une opération gérée par un organisme sans but lucratif (les 24 000 coureurs doivent payer en moyenne 90$ pour s’inscrire, ça représente des revenus de plus de 200 000$), d’un simple marathon qui dure quelques heures et qui est censé être bénéfique à la santé des participants. Que fait-on des millions d’autres qui n’ont pas participé à la course? On paye la facture? Je serais curieux de connaître combien cet exercice a coûté aux Montréalais. »

« Et puis, si on y tient tant que cela, ajoute-t-il, pourquoi ne pas les faire courir sur l’île Saint-Hélène et les autres îles environnantes. On n’aurait pas à fermer toutes ces rues, ni à mobiliser des centaines de policiers. Le paysage y est beaucoup plus vert et bucolique, on a une jolie vue sur le fleuve et le centre-ville de Montréal, et ceux qui veulent encourager les marathoniens pourraient s’y rendre en métro, en autobus ou en auto, comme pour le Grand Prix de Montréal. »

Pauvre Daniel. Il y a quelques jours, il a reçu un avis de la ville de Montréal l’enjoignant d’enlever au plus vite une murale, d’une belle naïveté, peinte sur un des murs de son établissement. Sinon, gare à l’amende salée que le tsar qui règne à la mairie du Plateau Mont-Royal, entouré de sa dizaine de directeurs, va lui réclamer. Pendant ce temps, des graffiteurs ont vandalisé une immense fresque de la chasse-galerie peinte sur un autre édifice avoisinant. Comme le tsar est incapable de sévir contre ces vandales, il s’en prend à un petit commerçant qui tente tant bien que mal de couvrir ses murs de scènes pittoresques, dans le but justement de contrer le travail des vandales.

S’il faut en croire l’air du temps, Daniel n’a pas fini de bougonner.


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