Jacques Lanctôt

Chronique de Jacques Lanctôt

Canoë

La pire des accusations (1)

Jacques Lanctôt - La pire des accusations (1)

Bon, maintenant que la poussière semble retombée, à propos des «gros mots» prononcés par Victor-Lévy Beaulieu et de la controverse qu’ils ont soulevée, vous voulez que je vous dise?

Mais avant, je dois me permettre une digression plus ou moins longue en dévoilant, pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore, une partie de ma vie, en fait de mon enfance et de mon adolescence.

J’ai été élevé dans le racisme et l’antisémitisme les plus abjects. Mon père était un militant anticommuniste enragé. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a été interné dans un camp de concentration, à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, puis à Petawawa, en Ontario. La GRC l’avait arrêté non pas pour ses actions, mais pour ses idées et prises de position en faveur de l’Allemagne nazie. Plusieurs centaines de personnes au Québec et au Canada ont été arrêtées dans les mêmes circonstances. Elles appartenaient au parti d’Adrien Arcand. Cela se passait dans le cadre de la loi des mesures de guerre, la même qui en 1970...

Jusqu’à l’âge de 15 ans, j’ai répété tout ce que mon père me racontait à propos des Juifs, des Noirs et des communistes. Cela marque un gars, je vous l’assure. À 15 ans, alors que les luttes de libération éclataient un peu partout dans le monde, j’ai décroché, je me suis rebellé moi aussi. On m’a foutu à la porte d’un collège appartenant aux Jésuites où j’étudiais pour devenir un missionnaire. J’ai remis en question tout ce que mon père m’avait enseigné. Cela a marqué le début de mon engagement politique. J’ai vraiment tenté de tracer un trait entre avant et après. Ce fut une période assez trouble. Je me sauvais de chez moi, mais on me rattrapait rapidement, et cela, jusqu’à l’âge où je pus légalement quitter le foyer familial.

Mais, malgré toutes mes rébellions et mes efforts pour forger ma propre personnalité, pendant longtemps, j’ai traîné en dedans de moi, et même à l’extérieur de moi, cette tare du racisme et de l’antisémitisme, comme si j’étais responsable de cet engagement honteux de mon père. Comme si on pouvait le lire sur mon front ou dans mon dos, comme si j’en étais marqué à jamais.

J’ai pourtant tout fait pour me distancier des idées de mon père que, est-il besoin de le souligner, j’ai détesté toute ma vie. J’ai voulu fonder une famille, en fait j’en ai fondé plusieurs, d’abord pour élever mes enfants dans un esprit tout autre, comme pour me prouver qu’il était possible de créer des «enfants nouveaux». En fait, j’ai longtemps refusé que mes enfants m’appellent papa, je voulais être tout sauf un père. Je me disais, à tort peut-être, que j’étais d’abord leur ami. L’époque s’y prêtait bien, il faut le dire, et je n’étais pas le seul à penser ainsi.

Alors, pendant cette longue période de ma vie où je fus éditeur, près de 25 ans, décidant seul ce que je publierais et ce que je ne publierais pas — quelle belle liberté! —, j’ai cherché, de toute évidence, le moyen de me venger de ce passé accablant.

Cette vengeance est venue surtout sous la forme d’un essai, Le rêve d’une génération, écrit par une journaliste de Radio-Canada, Merrily Weisbord. Une double vengeance, dirais-je, puisque l’auteure était juive et aussi parce qu’elle mettait en scène la vie de son père et de ses camarades qui étaient, eux, communistes pendant cette sombre période de notre histoire où, au Québec, Duplessis, un ami de mon père, avait voté la loi du cadenas et où, à Ottawa, le gouvernement se lançait lui aussi dans une chasse aux sorciers rouges — il serait plus à propos de parler de diables rouges parce que pour mon père, les communistes étaient des suppôts de Satan —, imitant en cela les États-Unis où le sénateur McCarthy avait décrété que les cocos étaient un danger public.

La majorité de ces militants communistes avaient été arrêtés et on les avait accusés de se livrer à de l’espionnage au profit de l’URSS. Cela se passait à Montréal. C’est à la suite de ces procès que le Canada avait déporté, dans sa Pologne natale, Fred Rose, l’ennemi juré de mon père qui l’accusait d’avoir tronqué son véritable nom, Rosenberg, pour mieux se faire accepter ici (faut-il l’en blâmer quand on sait les sentiments antisémites qui animaient une bonne partie de la population à travers le Canada?). Cet immigrant polonais avait été le seul communiste à être élu député au Canada lors d’une élection fédérale, et cela dans un comté ouvrier de Montréal, le comté de Sainte-Marie, représenté actuellement par Gilles Duceppe.

Pour la petite histoire, disons que lorsque des dizaines d’années plus tard, Fred Rose manifesta le désir de revenir ici au Canada, pour revoir une dernière fois son pays d’adoption avant de mourir, le gouvernement canadien lui a refusé cette autorisation!

Mon père, qui est mort aujourd’hui, ne m’a jamais parlé de cet ouvrage — vers la fin de sa vie, je le revoyais une ou deux fois par année, à l’occasion de fêtes de famille ou d’anniversaires — mais mon souhait le plus profond était, à l’époque, que cet ouvrage, que j’avais publié presque courageusement, je dirais, vienne faire la preuve irréfutable que ses idées n’avaient eu aucune prise sur son fils. (À suivre)



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