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La chronique de Geneviève Lefebvre

Le prix de la solidarité

Geneviève Lefebvre
Journal de Montréal
23/12/2008 08h43 

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Bon, vous avez été super sages cette année, je vous raconte une histoire.

Il était une fois un jeune homme brillant. Fils d'un instituteur pauvre comme la gale, il sera le seul d'une famille de sept enfants à faire des études universitaires en droit. Il sera aussi le premier à exercer une profession libérale.

On est en 1949, l'année de la grève de l'amiante à Asbestos. Une grève laide et sale, aussi illégale qu'elle est légitime.

Au même titre que Le Refus Global, la grève de l'amiante donne violemment le premier coup de pied au derrière de l'immobilisme social de la grande noirceur, ouvrant la porte à la Révolution tranquille. Elle fera aussi de Jean Marchand, de Gérard Pelletier et de Pierre Trudeau, des stars...

EXPROPRIATIONS

On est en pleine guerre froide, à quelques mois de la signature de l'alliance militaire de l'OTAN, le traité qui institutionnalise l'antagonisme entre les super puissances idéologiques et politiques que sont le communisme et le capitalisme. La guerre froide a besoin d'amiante. Celle d'Asbestos et de Thetford Mines que Maurice Duplessis vend aux Américains pour un plat de lentilles en échange d'infrastructures qui ne lui coûtent rien.

Son calcul, celui de développer le Québec avec l'argent des autres, n'est pas bête. L'ennui, c'est que les propriétaires des grandes compagnies minières, comme la Johns-Manville Co. entre autres, considèrent qu'un Premier ministre qui donne son or pour des prunes donne aussi ses citoyens pour le même prix.

Les mineurs sont logés dans des taudis qui appartiennent à la compagnie. Quand la compagnie agrandit le trou de la mine, elle achète des rues entières pour une piastre et elle exproprie. Sauvagement.

ENFANTS EXPLOITÉS

À l'ensachage, des enfants de douze ans travaillent à remplir les poches de fibre d'amiante. Pour que ça aille plus vite, ils entrent dans les sacs... Ça meurt d'amiantose à 35 ans, en suppliant le «doc» de fausser leur certificat d'aptitude au travail pour ne pas mourir de faim en attendant de crever des poumons.

Donc, notre jeune homme fait son droit. Comme le reste de la population du Québec, il est scandalisé par les conditions de travail des mineurs, par la brutalité de la direction de la compagnie, par la veulerie de Maurice Duplessis, qui envoie la police provinciale - «sa» police - mater les grévistes.

Avec ses confrères de classe, le jeune étudiant se rend à Asbestos et manifeste publiquement son soutien aux grévistes.

Maurice Duplessis, en représailles, les fera rayer du Barreau. Toute la promotion...

Des années d'études, en vain. Une carrière brisée. Le sacrifice est immense.

Ces étudiants ne seront pas les seuls à payer le prix de leur solidarité. En prenant position en faveur des grévistes, l'Archevêque de Montréal, Monseigneur Charbonneau, s'expose lui aussi aux foudres de Duplessis, qui l'enverra en exil comme simple aumônier...

Un jour, j'ai demandé à l'ancien étudiant fougueux s'il regrettait d'avoir été solidaire des grévistes. «Non. À l'époque, c'était la seule chose à faire. Ce n'était même pas un dilemme, c'était comme ça».

PAS DE MORALE

Il y a eu un petit silence. Et le vieil homme, toujours combatif, m'a dit : «Mais si c'était à refaire, je serais plus malin. Je me serais arrangé pour ne pas être rayé du Barreau, je serais devenu avocat et je les aurais encore mieux défendus.»

Il n'y a pas de morale à cette histoire. C'est la vie, juste la vie.






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