Alain Jean-Robert
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L'homme qui fit tomber Mao de son piédestal

L'homme qui fit tomber Mao de son piédestal

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, en 1998.Photo AFP

Alain Jean-Robert

Le premier voyage de Simon Leys en Chine, en avril 1955, «aurait dû ne jamais avoir lieu», raconte son ami Philippe Paquet, dans une biographie pleine d'empathie de l'homme qui, quasiment seul contre tous, osa démythifier le culte de Mao.

Toute la vie de Simon Leys (1935-2014), célèbre pour Les habits neufs du président Mao (1971), a été le fruit «d'une succession de hasards, de coups de chance, de rencontres providentielles», note Philippe Paquet, lui-même sinologue, dans cette biographie imposante à paraître jeudi chez l'éditeur français Gallimard.

Issu d'une des grandes familles de la bourgeoisie belge, catholique convaincu, neveu du gouverneur général du Congo, Pierre Ryckmans (son vrai nom) aurait voulu être peintre ou navigateur. De fait, comme le dit joliment Philippe Paquet, il fut «navigateur entre les mondes».

Étudiant à l'université catholique de Louvain (UCL), Pierre Ryckmans a 19 ans quand il est choisi pour faire partie d'une délégation d'étudiants belges invités en Chine populaire.

«En 1955, note Philippe Paquet, le maoïsme n'avait pas encore produit les monstruosités qui allaient peu à peu le discréditer». À Pékin, le jeune Ryckmans est reçu par le premier ministre chinois Chou En-lai.

De retour en Belgique, il se lance dans l'étude du chinois et poursuit son enseignement à Taïwan où il rencontrera la femme de sa vie, Hanfang.

«Routard avant la lettre», il bourlingue en Asie avant de se fixer à Hong Kong en octobre 1966. Parce qu'il faut «de quoi payer le loyer» et nourrir sa famille (il est père de trois enfants), il obtient un poste au consulat de Belgique à Hong Kong. Il doit rédiger des rapports sur ce qui se passe en Chine où vient de commencer la Révolution culturelle. Il se révèle un si fin observateur que la CIA cherche (en vain) à le recruter.

La poursuite de la vérité

La Révolution culturelle, une lutte pour le pouvoir engagée par Mao, se révèle une folie sanguinaire. «Les rivières de Chine charriaient les corps de ceux qui étaient sommairement exécutés (...) des cadavres venaient régulièrement s'échouer sur les plages de Hong Kong». Pierre Ryckmans est installé à Canberra depuis 1970 quand René Viénet, sinologue nourri par le situationnisme, lui propose de publier son témoignage sur la réalité de la Révolution culturelle.

Commence alors un véritable parcours du combattant. Une grande partie de l'intelligentsia française est fascinée par le maoïsme. Les maisons d'édition se défilent. Les habits neufs du président Mao paraîtra en 1971 chez Gérard Lebovici, éditeur libertaire. Il est signé Simon Leys (nom emprunté au roman René Leys de Victor Segalen).

Succès de librairie, le livre «fut accueilli avec un cinglant mépris par les "experts"». Le biographe publie des extraits d'articles de grands journaux français qu'on ne peut lire aujourd'hui qu'avec consternation. Des intellectuels de renom (Sollers, Barthes...) font preuve d'un extraordinaire manque de lucidité face au maoïsme.

Philippe Paquet revient sur le célèbre échange entre Simon Leys et la romancière italienne Maria Antonietta Macciocchi, alors maoïste, lors de l'émission Apostrophes en mai 1983. «Je pense que les idiots disent des idioties. C'est comme les pommiers produisent des pommes», assène Leys à la romancière qui, dix ans plus tard, dira avoir «injustement payé pour tous les autres, les Barthes, les Sollers».

Plus que la dénonciation d'un régime «totalitaire et obscurantiste», c'est «la poursuite de la vérité» qui fut le combat de Simon Leys, soutient Philippe Paquet. À cet égard, le biographe rapporte un fait peu connu. En 2005, lors de sa dernière apparition publique en Europe, Simon Leys a donné une série de conférences à l'UCL. Au cours de l'une d'elles il recommanda de lire Les deux étendards, roman de «l'abject» Lucien Rebatet car ce livre est «un chef-d'oeuvre» et qu'il n'y a pas «des hommes qui n'auraient pas le droit d'écrire ou qu'il faudrait s'interdire de lire».

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