Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Les victimes d'agressions sexuelles ne vous doivent pas de détails

Les victimes d'agressions sexuelles ne vous doivent pas de détails

Il ne faut jamais minimiser une agression.Photo Fotolia

Mélodie Nelson

J'en parle à qui je veux des détails de mes agressions sexuelles, de ce que je portais, de mes cheveux gras, des cheeseburgers qu'il m'avait amenés et que j'avais mangés, alors qu'ils étaient un peu froids et encore emballés, individuellement dans leur papier, sans assiette, parce que j'imagine il ne fallait pas montrer qu'il était venu me rejoindre. De la vaisselle sale l'aurait rendu plus coupable que de me prendre de force dans la chambre de mes parents.

J'en parle à qui je veux, mais je n'en parle pas à mon amoureux. J'en suis incapable, parce que j'ai l'impression que dans sa tête il pourrait me rendre coupable de tout. Personne ne me rend coupable de quoi que ce soit. Je n'ai pas demandé à être violée. Sauf que. Sauf que n'importe quel détail que j'ai retenu - et je retiens tout, les cheeseburgers, le cidre de pommes et le Jack Daniel's, les leggings que je portais depuis trois jours et que j'avais retirés pour porter un jean plus propre, la neige qui tombait -, n'importe quel détail pourrait me rendre coupable de ne pas avoir dit «non» suffisamment fort, de ne pas avoir griffé son corps, de ne pas m'être éclaté la tête contre une commode pour que ça se finisse.

Mon amoureux me pose des questions et il veut savoir, parce qu'il se sent trahi, de ne pas savoir. Mais je ne lui dois rien. Et si vous connaissez quelqu'un qui a été agressé, cette personne ne vous doit rien non plus. Pour l'aider, vous n'avez pas à tout savoir. Vous pouvez dire que vous êtes là, si cette personne veut parler. Vous pouvez vous sentir inutile, mais ne rien forcer, juste demander si vous pouvez faire quoi que ce soit.

Ce qu'il ne faut jamais dire à une personne qui vous révèle avoir été agressée sexuellement:

1. «Tu aurais pu éviter ton agression si...»

C'est arrivé. Ça n'aidera en rien de refaire le monde et de prétexter que ça aurait été mieux d'aller dans un bar différent ou de ne jamais avoir répondu à une demande d'amitié Facebook de l'agresseur.

2. «Ça arrive à beaucoup de monde!»

Il ne faut jamais minimiser une agression.

J'ai déjà dit à une amie, qui était sous le choc de s'être battue avec un agresseur sexuel dans une ruelle qu'un viol, ça n'enlève rien. Qu'un viol, ça ne nous tue pas, qu'on ne nous vole pas une partie de soi-même. Je regrette de lui avoir dit ça. Elle n'avait pas besoin d'un sentiment qui amoindrissait ce qu'elle avait vécu. Il y a 10 000 façons de vivre un viol. Certaines personnes vont sentir qu'effectivement on ne leur vole rien du tout, certaines personnes seront plus en colère qu'anxieuses, et d'autres auront l'impression de ne plus avoir de corps, que leur corps n'est plus le leur, longtemps.

3. «Est-ce que tu as dit «non»?»

Demander ça ou encore «Es-tu sûr qu'il était certain que ce n'était pas un jeu?», «Est-ce que tu t'es débattu?» et «Avais-tu bu?», ce serait tenter de trouver des excuses à l'agresseur. Une victime a besoin d'être crue. Si vous désirez rester neutre, ou si vous hésitez à la croire, peu importe vos raisons, ne montrez pas vos réserves. C'est un minuscule effort, comparé à celui d'avoir assez confiance pour s'ouvrir à vous.

4. «Ne laisse pas cette agression te définir. Arrête d'y penser.»

Pendant des années, c'est possible de ne pas y penser, puis parfois ça revient. Un homme avec une coupe de cheveux ou une voix semblable, dans un café. Dans un cauchemar. Enceinte, je rêvais que mon agresseur tentait de persuader mon enfant de jouer au ballon avec le sien. Les victimes vivent leur douleur et la surmontent à leur façon. Il n'y a pas, je crois, de formule magique.

5. «Tu devrais porter plainte!»

Parfois les gens ne croient qu'une agression est survenue que s'il y a une plainte et un témoignage filmé, avec du mascara qui coule sur les joues. Parfois, les gens pensent qu'il faut absolument se projeter dans l'action et entamer des poursuites et se tatouer le mot «survivante» sur le poignet pour guérir. Il est inutile de porter plainte quand une victime ne le fait pas d'abord pour soi. Il ne faut pas se rendre au poste de police pour conforter les proches sur la bonne procédure de guérison.

6. «Pourquoi tu ne me l'as pas raconté plus tôt?»

Votre égo n'est pas un enjeu ici.

Après des confidences, si vous ne vous sentez pas à l'aise, vous pouvez aussi consulter ou chercher à avoir plus d'informations au sujet des agressions sexuelles en général. Vous avez le droit de vous sentir affecté par ce qu'un proche a vécu, mais n'embarrassez pas une victime avec vos réactions troublantes.

Mes amies me laissent parler de mon agresseur quand j'en ai besoin, me laissent parler de mes peurs et de mes forces, acquises peu à peu, parce que je n'ai enfin plus peur. Je ne sais pas pourquoi je n'ai plus peur, mais c'est plus important, cette peur disparue, ces failles dans ma tête qui ne sont plus là, que les détails ou les mots que j'ai répétés à mon agresseur, avant pendant et après.

Suivez-moi aussi sur melodienelson.com, un blogue adulte.

Aussi sur Canoe.ca:


Cliquez sur "J'aime" pour ajouter nos articles à votre fil Facebook


Photos

Vidéos