Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Une bouche pour sucer et dénoncer

Une bouche pour sucer et dénoncer

Photo Joël Lemay / Agence QMI

Mélodie Nelson

Les violences vécues par les travailleuses du sexe ne peuvent être expliquées par personne d'autre que celles qui collectionnent condoms et lubrifiants. Pas par des personnes qui souhaitent leur disparition autant que moi je souhaite avoir toujours chaud même en bikini sur un «crazy carpet». Pas par des personnes qui ont les yeux mouillés en s'imaginant que tout est misérable pour celles qui choisissent de ne pas faire du 9 à 5 dans un bureau.

Je ne peux pas m'imaginer la sensation de se faire tatouer sur la cornée ou de ne manger que des aliments jaunes pendant un mois. Je n'en parle donc pas. Je peux toutefois vous dire ce que je trouve violent de l'industrie du sexe. Et les autres escortes, masseuses, dominatrices et danseuses peuvent vous en apprendre encore plus. Elles ont une bouche pour se raconter et lutter, pas juste pour sucer.

Violence des personnes qui veulent la fin de l'industrie du sexe

Cybèle, qui rédige présentement ses mémoires, se rappelle une discussion avec une étudiante qui trouvait que le travail du sexe était synonyme de marchandisation des femmes: «J'ai compris à ce moment qu'il fallait que je ferme ma gueule, qu'il ne fallait surtout pas dire que j'étais une pute parce que jamais je ne pourrai être l'égale de la fille assise à côté de moi, je serai toujours la pauvre fille dominée par le système, mains liées, aveuglée par une misogynie internalisée, incapable de penser par elle-même, incapable d'agir pour elle-même.»

Patricia: «Les pires violences que j'ai subies depuis que je suis dans l'industrie, soit depuis plus de 10 ans, viennent des prohibitionnistes et de la police. Je ne fais plus de clients maintenant, que des vidéos. J'ai trop de craintes, parce que des abolos ont déjà partagé mon vrai nom sur les réseaux sociaux. Elles voulaient menacer ma sécurité. Je suis vraiment pauvre, mais je dois me protéger. J'ai l'impression qu'elles veulent nous faire porter leur malheur, nous faire subir leur misère. C'est vraiment tordu.»

Manon, qui me montre des messages reçus de la part d'abolos: «Une a écrit "Je vais te bitcher jusqu'à ce qu'à temps que le bon Dieu nous libère de ta présence sur Terre." Une autre a écrit, publiquement cette fois, pas juste à moi, sur son Facebook, en parlant des travailleuses du sexe: "Je ne vous respecte pas et je vous encule bien profond." Lorsque j'avais évoqué le décès de mon père, une abolo m'avait écrit: "Va brailler dans le cul de ton père grosse pouffiasse." Je ne suis plus à Montréal. J'ai déménagé, et c'est pas pour rien. Les flics disent qu'ils ne peuvent rien faire.»

Violence des proches

Joëlle: «La violence vient de mes proches. Un ancien patron m'a vue sur des sites et s'acharne à me faire une mauvaise réputation. Un ami d'enfance mécanicien a "séquestré" ma voiture, parce qu'il voulait une faveur en retour. Mon ancien proprio qui, une fois chaud, ne voulait plus comprendre ce que "non" voulait dire... Sérieusement, les seules fois où je me suis sentie en danger, c'était avec des gens que je connaissais et non avec des clients.»

Ces agressions n'ont pas laissé de blessures physiques, mais elles m'ont fait très mal intérieurement. C'est très déstabilisant, car je ne sais plus à qui faire confiance. Ces hommes s'imaginaient que je travaillais 24 h/24 et que je baiserais n'importe qui sous n'importe quelle condition. J'ai pris beaucoup de distance avec mes amitiés masculines depuis...»

Jillian: «J'ai une amie qui me présente toujours comme son amie pute. Comme si le seul intérêt à être mon amie était celui de pouvoir révéler que je suis payée pour enlever ma culotte.»

Violence de la police

Marilyne: «Je ne suis pas travailleuse du sexe, mais comme intervenante dans un organisme pour femmes, j'ai rarement vu autant de violence qu'envers les travailleuses du sexe. Lorsque je travaillais en refuge, deux policiers avaient décidé de nous emmener une femme qui venait de se faire arracher des ongles par un client. Quand j'ai demandé à un des policiers pourquoi ils ne l'avaient pas emmenée à l'hôpital, il m'a répondu que "c'était sa job".»

Violence des clients

Meredith: «L'abus sexuel, je l'ai vécu. Plusieurs fois. Lors d'un soir où je me déplaçais pour le travail, je me suis rendue chez un homme qui m'a payée pour une heure et qui a renouvelé pour une seconde heure, même si j'avais manifesté mon désaccord à mon chauffeur. En priant le petit Jésus pour que le client finisse par jouir à un moment donné, j'ai platement sucé son pénis semi-dur. Il était intoxiqué par la coke et je devais sans cesse lui répéter d'arrêter de me faire certains attouchements. À la fin, voyant la broue dans mon toupet et ma frustration, il a terminé la séance en me donnant une carte cadeau de 50 $ du magasin Le Château pour s'excuser d'avoir été chiant et sourd à mes plaintes. Comme quoi certains hommes achètent leur violence après coup. Je me suis sentie vraiment pas soutenue par mon chauffeur et mon "booker".»

Carla: «Les clients ressentent beaucoup de culpabilité pendant le Grand Prix et nous la font vivre à leur place. J'y vois un lien avec les campagnes abolitionnistes.»

Divine: «Pour moi, la violence dans mon travail, c'est un gars qui se crosse avant de venir me voir ou qui fait de la poudre.»

Solidarité contre une sexualité unique

Le 17 décembre, c'est la journée pour mettre fin à la violence envers les travailleuses du sexe. Certaines violences sont plus connues que d'autres, comme lorsque les procès d'agresseurs sexuels tels que D'Amico ou de tueurs en série tels que Pickton font les manchettes. Certaines violences sont oubliées, gardées sous silence ou transformées en acte d'héroïsme politique, comme lorsque le maire de l'arrondissement Saint-Laurent se vante d'avoir fermé des salons de massages érotiques, alors qu'il prive ainsi de revenu des femmes déjà marginalisées. Aucune violence ne devrait être tolérée.

Être solidaire des travailleuses du sexe, c'est lutter pour leur autonomie, leurs droits, mais aussi contre la peur d'une sexualité libre, contre l'idée d'une sexualité unique pour toutes les femmes, contre l'idée que le couple et l'amour sont non seulement sacrés, mais la seule façon possible de s'épanouir.

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