Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Se faire prendre par la chatte tout le temps

Mélodie Nelson

«Les femmes, je les prends par la chatte.» Il faut qu’un mec dise ça pour offenser les autres. Il faut qu’un mec qui souhaite être le président des États-Unis dise ça pour que les gens trouvent ça effrayant, dire ces mots, les répéter, dans un vestiaire ou dans l’oreille d’un ami. Les femmes se font pourtant prendre par la chatte tout le temps.

Moi, c’est quand je prenais un petit déjeuner dans un restaurant sur Masson et qu’un mec a glissé dans mon chandail cache-coeur une main, pour prendre un sein. «Ils sont encore un peu à moi, tes seins.»

Mon chandail cache-coeur n’a rien caché du tout, ma surprise et mon écœurement. Je n’ai rien caché du tout mais je ne suis pas partie en courant non plus. Mes seins, il les avait déjà suçotés, photographiés,  il s’était branlé dessus et là il y posait une main, quelques secondes, pour que je lui appartienne encore un peu. J’ai laissé faire, parce que pour mille occasions, je suis capable de me lever et de crier, mais pour sa main contre un de mes seins, non.

C’était juste une main et juste un sein

C’était aussi juste deux mains et mes fesses, quand un ami d’un ami m’a embrassée pour me dire au revoir et que, devant tout le monde, il m’a ramenée contre lui et touché mes fesses dissimulées dans une robe à broderie anglaise. Mon mec a tout vu. Il m’en a voulu. «Tu as fait quoi pour qu’il fasse ça?» Il a conduit dans la nuit noire, de Franklin à Saint-Henri, et je respirais mal, dans une auto qui allait trop vite, et je ne savais pas comment lui faire comprendre que si j’avais ri une fois aux blagues de l’autre, c’était déjà ça, et que sinon, je l’avais trouvé insupportable. Ses histoires de pilotage m’insupportaient, ses histoires de belle-mère russe aussi, je l’avais trouvé insupportable et je n’avais rien fait, rien souhaité. Ni ses mains sur mes fesses, ni la colère de celui que j’aime et qui ne me croyait pas.

Maintenant cet ami d’un ami nous donne des œufs de sa ferme. Quand je le vois, je garde mes distances, je ne converse pas beaucoup avec lui, mais c’est à la fois pour ses mains et ses histoires de pilotage et de belle-mère russe qui m’insupportent encore.

Ne pas s’indigner d’être à tout le monde

Je n’ai rien à pardonner, rien à oublier. Ce sont les mains des autres sur mon corps. Les femmes se font toujours prendre par la chatte et nous ne trouvons pas ça si grave. Je fais mes gâteaux sans œufs, c’est tout. D’autres femmes boivent du champagne, comme Talula Wilde, pour que ça passe, l’indignation, d’avoir un doigt contre sa chatte et la main d’un coureur automobiliste contre un sein, lors d’un party du Grand Prix: «Nous avons appris que parfois être touchée sans consentement, c’est correct. Parfois nous allons échanger cette expérience contre un rire aux dépens de nos prédateurs. Parfois contre une bouteille de Moët Rosé. Nous nous désensibilisons pour survivre. L’alternative serait plus de douleur, de déceptions, de peur, de vivre dans un état constant de colère, de risquer d’être étiquetées de salopes ou de féministes enragées… et parfois, ça ne vaut juste pas la peine.»

Comme l’artiste montréalaise le rappelle, il semble plus facile de se saouler que de lutter, parce qu’après s’être faite prendre par la chatte, les femmes sont souvent retrouvée coupables. Coupables de porter une jupe de collège privé, alors que les policiers jugent les étudiantes près du métro Villa Maria, les avertissant qu’elles se feront peut-être harcelées sexuellement parce que leur jupe sont trop courtes. Coupables d’avoir avalé des shooters dans une fête d’étudiants. Coupables d’avoir accepté un rendez-vous dans un restaurant sur Masson avec un ancien amant.

Coupables d’avoir un corps qui n’est pas vraiment le notre.

Étiquetées proies et salopes

L’auteure et scénariste Kelly Oxford l’expose depuis vendredi, quand elle a confié, sur Twitter, qu’à 12 ans, un homme l’avait attrapée par la chatte, dans un autobus, en souriant. Elle lançait alors le mouvement #notokay, invitant les autres à raconter la première fois qu’elles se sont faites agressées. La première fois que leur corps était pris d’assaut, pendant quelques secondes ou une éternité, par quelqu’un d’autre.

Si je montre autant ma peau, si je parle autant d’agressions, si je me donne le droit d’être partout à toute heure, habillée en sorcière wiccane ou en patineuse artistique sans patin, si je me prends en photo toute nue devant un miroir, c’est parce que mon corps je veux le ravoir. Je veux qu’il soit vraiment le mien, je veux en faire tout ce que je veux, je veux que le souvenir de certaines mains, le souvenir d’une queue, ces souvenirs-là disparaissent. Je veux que mon corps soit le mien, pas celui d’un gynéco, pas celui d’un ex amant qui s’ennuie autant de mes seins que de l’idée d’être Pygmalion, pas celui des policiers ou des surveillants de l’école secondaire qui, avec une règle, mesurait les jupes des filles. Dix centimètres au-dessus du genoux: étiquetée comme une proie.

Quand je touche mes seins en ajustant mon bustier, mes mains effacent celles que je n’ai jamais voulues. Quand j’invite mon mec à me lécher, sa langue efface la salive et le foutre d’un autre. Un peu. Quand d’autres femmes ne laissent pas tomber leur indignation et se racontent sous les mots clics #notokay ou #yesallwomen, elles demandent à ce que ce toutes les indécences soient soulevées et rapportées, pas juste celles qui sortent de la bouche d’un candidat à la présidence.

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