Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Après tous les viols...

Après tous les viols...

La réaction des victimes n'est pas toujours rationnelle.Photo Fotolia

Mélodie Nelson

L'issue du premier procès de Ghomeshi sera connue jeudi. Le juge donnera son verdict. Beaucoup de chroniqueurs judiciaires prédisent un verdict de non-culpabilité. Les plaignantes, elles, semblent déjà avoir été jugées pour leurs actions suite aux agressions présumées. Une a envoyé une photo d'elle en bikini à l'accusé. Une autre lui a écrit une longue lettre et lui a parlé de ses mains, qu'elle lui confiait aimer beaucoup, alors que Ghomeshi l'aurait étranglée.

Moi, mon agresseur, je lui ai écrit qu'il m'excitait et je lui ai sans doute dit que j'aimais sa queue, même un mois après l'agression.

Ça ne change rien à ce qui s'est passé. Aucune victime ne répond de la même façon à une agression. Certaines vont se plaindre à la police, d'autres vont pleurer, cesser de manger, vouloir tuer tous les mecs, attendre des excuses, chercher à se convaincre que ce n'est pas arrivé ou même marier ceux qui les ont forcées à un rapport sexuel sans consentement.

Mélanie, violée lors d'un party de scouts

Mélanie est restée silencieuse pendant qu'un aide-moniteur majeur la violait dans une grande tente. Elle avait 14 ans. Après le viol, elle s'est levée et elle a annoncé à tous les autres scouts, qui dormaient ou faisaient semblant de dormir, intoxiqués, qu'elle allait uriner.

Elle s'est sauvée. Elle a regagné sa propre tente, se cachant des autres, qui ont commencé à la chercher quand ils se sont aperçus qu'elle ne revenait pas dans la grande tente.

Un mois plus tard, elle a invité son agresseur à sa fête d'anniversaire.

Personne ne l'a crue quand elle a porté plainte. Les scouts l'ont traitée de menteuse. Elle a quitté le mouvement, alors qu'elle s'y impliquait beaucoup. Elle a perdu beaucoup d'amis et a eu longtemps peur de le croiser dans la rue et qu'il cherche à se venger puisqu'elle l'avait dénoncé.

Laurianne, agressée par un ami

Laurianne avait 15 ans. Son ami en avait 18. Elle tentait de l'aider. Il était dépressif et suicidaire.
Après l'agression, il s'est excusé. Il se sentait mal de ne pas avoir arrêté lorsqu'elle lui avait demandé de ne pas avoir arrêté lorsqu'elle pleurait. Empathique, elle a pensé à lui plutôt qu'à elle. De peur qu'il se fasse mal, elle lui a dit: «Ça va, je te pardonne, mais ne recommence plus s'il te plaît.»

Elle est ensuite repartie au restaurant de ses parents, à pied, sous la neige qui tombait et restait un moment sur ses longs cheveux, avant de fondre. Elle s'est concentrée sur les flocons, juste sur les flocons, pas sur l'agression.

Elle a ensuite pris un bain bouillant. Elle ne voulait plus rien de son agresseur. Pas d'odeur, pas de sperme dans ses cheveux et sur sa peau.

Ludivine, agressée par six personnes différentes

Pour Ludivine, sa quatrième agression s'est déguisée en histoire d'amour secrète. Pendant 18 ans, elle a cru qu'elle était consentante à tout ce qui s'était produit. Elle avait 15 ans. Elle pleurait avant, elle pleurait après. Puis, c'est devenu la routine. Devant le chantage de l'autre, elle n'a plus pleuré, ni pendant, ni après.

«Ce que je faisais ensuite? J'avais toujours 15 ans. Je vivais, je chantais, je fumais, je riais. Avec mes amis, je conspirais pour que les agressions cessent. On élaborait des stratégies, des plans machiavéliques. On s'adonnait même à des séances vaudou improvisées où on cramait chandails et photos lui appartenant. Pour de rire, pour de faux, pour tricher avec la réalité, avoir une prise sur elle.»

Ludivine a grandi dans un quartier français où avaient lieu des tournantes. «C'était nous les salopes, et on se le répétait à nous-mêmes, avec ou sans besoin de refrains sexistes. C'était ça la vie. C'était normal. C'était ça être une fille.»

Quand elle s'est fait agresser une cinquième fois, à l'âge de 16 ans, elle était dans un centre d'achat où son amoureux travaillait. Dans un escalier mécanique, un gars l'a approchée et lui a demandé de faire un appel pour lui. Il l'a entraînée jusqu'à son auto. Il a barré les portières automatiquement et lui a fait des attouchements.

Ludivine s'est débattue. Elle s'est enfuie. Elle est allée vomir et pleurer dans les toilettes du centre d'achat. Elle s'est remaquillée et elle est allée ensuite retrouver son amoureux à son travail. Elle ne lui a pas parlé de l'agression, par peur qu'il lui reproche de l'avoir cherchée.

Karine, violée lors d'une fête d'employés

Karine avait 16 ans. Elle travaillait dans une pharmacie. Un employé avait organisé une fête. Elle s'y est rendue.

Elle est allée s'étendre dans une chambre, parce qu'elle ne se sentait pas bien. «Ce devait être une des premières fois que j'étais saoule.» Un collègue est entré. Il a commencé à l'embrasser. Elle a dit non, mais elle était trop faible pour résister autrement que par des mots. Il a continué. Elle a cédé.

Elle était vierge.

Karine s'est réveillée le lendemain, avec un mal de tête et la nausée. Son agresseur écoutait la télévision et lui a demandé de partir. Déboussolée, elle est retournée chez elle. Sa mère était fâchée parce que Karine avait découché. Devant la colère de sa mère, Karine n'a rien dit.

Elle aurait voulu que son agresseur lui demande pardon, mais il l'ignorait. Elle a quitté son emploi. Aujourd'hui, elle tente de faire en sorte que son agression ne dicte pas le reste de sa vie sexuelle et amoureuse. «C'est ma façon à moi de combattre, de guérir.»

Isabelle, victime d'inceste

Isabelle, lorsqu'elle voit des viols à la télévision, elle revoit parfois son propre viol. Parfois, quand elle fait l'amour avec son conjoint, ça revient aussi.

«C'est frappant. Tu es heureuse, puis les images reviennent. Tu ne t'y attends pas. Tu as cette énorme douleur au ventre. Tu sais que tu en auras pour quelques jours à chasser ces images.»

Ce qu'elle se souvient précisément, c'est la honte.

Elle avait 7 ans quand ça a commencé. Elle a ensuite eu à côtoyer son agresseur tous les jours. Un agresseur pour qui elle avait beaucoup de haine, mais aussi de l'amour.

Elle croyait que tout était sa faute. Quand elle a menacé de dévoiler le secret de ses agressions, son violeur a cessé de l'abuser sexuellement, mais son emprise restait.

À 21 ans, elle a compris que ce n'était pas sa faute. «Je me trouve encore niaiseuse d'avoir pris autant de temps avant de réaliser ce que mon frère faisait.»

Alors que certains s'attardent à ce qui attend Ghomeshi (nouvelle carrière en Angleterre, un livre?), préoccupons-nous plutôt du parcours et de la force des victimes, de toutes les victimes, qui, après une agression, ont dû se reconstruire, trouver de nouveaux amis, se tourner vers l'hypnose, les psys ou des requêtes à la Sainte-Vierge.

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