Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Fugueuse et prostituée: «Je voulais être une méchante»

Fugueuse et prostituée: «Je voulais être une méchante»

Les gangs de rue peuvent être synonymes d'exploitation.Photo Fotolia

Mélodie Nelson

Érika avait quatorze ans quand elle a commencé à fuguer la nuit pour rejoindre des amis dans un gang de rue. Des amis qui lui donnaient ce que ne semblaient pas lui donner son père et sa mère, qui n'auraient jamais dû avoir d'enfants, selon la femme de maintenant trente-cinq ans. Elle voyait son père comme Hitler et sa mère comme une femme trop autoritaire «froide, rigide, sans émotion».

Les câlins plus importants que l'argent

La première fois qu'elle se souvient d'un câlin de sa mère, Érika avait vingt-six ou vingt-sept ans. Le réconfort et ce qu'elle percevait comme une sorte d'amour physique, elle les retrouvait avec des hommes plus vieux, qui payaient pour avoir des relations sexuelles avec elle. De 14 à 17 ans, elle a donné du plaisir à des hommes, remettant l'argent qu'elle gagnait à ceux qui dirigeaient le gang de rue.

L'argent, elle ne s'en préoccupait pas. Elle explique que son transport et ses joints étaient fournis, de toute façon. Plus important encore pour elle, «la terre arrêtait de tourner quand un homme bandait pour moi, me disait que j'étais belle et fine.» Elle dit que c'était ça, son but: se sentir appréciée.

Une voix pour mieux comprendre la réalité des fugueuses

J'ai posé des questions à Érika, aujourd'hui mariée et maman d'un garçon de sept ans. J'étais intéressée à l'écouter, elle. Actuellement, au Québec, les médias s'attardent avec raison aux fugues de nombreuses jeunes filles, intéressées à connaître autre chose que leur vie, intéressées à connaître ce qui se passe dans les motels miteux et les hôtels quatre étoiles.

Les médias exposent les avis d'intervenants, de bien-pensants, de mamans qui voudraient cadenasser leurs enfants. Les jeunes filles, elles, pendant ce temps-là, ne sont pas écoutées.

J'avais envie, sans jugement, de leur donner une voix, de leur donner la possibilité de confier ce qu'elles tentent de communiquer en fuyant constamment, à chercher ailleurs ce qu'elles ne trouvent pas dans leur vie en apparence plus rangée.

Érika croit que c'est son manque de confiance en elle, sa recherche absolue d'amour, son besoin de rébellion et d'autonomie qui l'ont amenée à se détourner de parents trop autoritaires, pour plutôt rejoindre un gang de rue.

Échapper au contrôle et quitter le gang de rue

Lorsqu'elle travaillait comme escorte, elle se droguait. Ainsi elle avait l'impression de se construire son propre monde: «Je vivais cette période de ma vie comme dans un film, comme si j'étais en mission. Une mission complètement débile. Je voulais à tout prix faire partie des "méchants", être la fille que tout le monde voulait dans son lit, dans sa gang. Je ne sais pas trop comment l'expliquer, mais je trouvais ça valorisant.»

Seulement trois personnes dans son entourage actuel connaissent le passé d'Érika dans un gang de rue. Ce qui l'a poussée à quitter un mode de vie malsain est une série de rencontres avec des clients qu'elle n'a vraiment pas aimé. Elle sentait que son écœurement et sa peur ne pouvaient plus s'éclipser. Aussi, un de ses amis dans le gang de rue, qui avait beaucoup de contrôle sur elle, a été arrêté et emprisonné suite à un vol dans un domicile. Les membres du gang de rue ont commencé à se séparer, relâchant leur emprise sur Érika.

Aucun regret, beaucoup d'empathie pour les jeunes fugueuses d'aujourd'hui

Revenue auprès de sa famille, sa vie n'était pas plus facile. Érika a alors émis le souhait de partir en appartement et de recevoir une allocation d'aide sociale. Sa mère l'a menacée de la renier si elle le faisait et en a profité pour l'inscrire dans un cégep privé.

Érika s'est fait de nouveaux amis et elle a définitivement tourné le dos aux services sexuels rémunérés. Pourtant, lorsque je lui demande si elle regrette quoi que ce soit, elle affirme que, même si elle n'en est pas fière, elle ne regrette rien et ferait probablement la même chose, les fugues et le travail du sexe, mais différemment.

Au sujet de ce qui se passe actuellement, elle est empathique: «C'est très malheureux, les disparitions de ces filles, mais il ne faut pas oublier qu'au moment de leur fugue, elles vivent, selon elles, un beau moment. Elles ne peuvent pas réaliser qu'elles font mal aux autres. Quand c'est de plein gré qu'elles suivent un membre de gang de rue, il n'y a rien à faire.»

De l'écoute, de l'estime et de la patience

René-Daniel Brisebois, un intervenant en centre jeunesse de Montréal, est d'un avis semblable. Lors d'une entrevue à Radio-Canada, il a indiqué que certaines jeunes femmes peuvent éprouver plusieurs difficultés personnelles et familiales et que même si les parents tentent de tout faire pour le retour de leur fille auprès d'eux, ça ne fonctionne pas à tout coup.

Les gangs de rue peuvent être synonymes d'exploitation, mais pour certaines jeunes filles, c'est un lieu d'apprentissage, une communauté qui leur donne ce qu'elles recherchent et qu'elles n'ont pas réussi à trouver ailleurs.

Malgré nos doutes et nos peurs, il ne faut pas avoir comme réflexe d'enfermer nos enfants dans le grenier, il faut les aider à développer une estime de soi forte et à trouver dans la vie ce dont ils ont besoin.

Et les écouter, surtout les écouter.

Suivez-moi aussi sur Melodienelson.com, un blogue adulte.

Aussi sur Canoe.ca:



Cliquez sur "J'aime" pour ajouter nos articles à votre fil Facebook


Photos

Vidéos