Mélodie Nelson

Chronique de Mélodie Nelson

Mélodie Nelson
Canoë

Et les victimes d'agression sexuelle?

Et les victimes d'agression sexuelle?

Le viol est plus répandu qu'on le croit.Photo Fotolia

Mélodie Nelson

Je ne veux pas parler de Jian Ghomeshi. Mon fils, fiévreux, a les yeux rouges et tente de s'endormir sur moi. Je ne veux pas avoir le visage de Jian Ghomeshi sur mon écran d'ordinateur, je ne veux pas lire et relire des articles à son sujet. Je veux parler des autres visages, ceux que nous ne voyons pas, le visages de ceux qui survivent à des relations pour lesquelles ils n'ont jamais consenties. Des relations forcées, des relations qui créent le doute, des relations parfois sans non, mais sans oui, incontestablement, sans oui.

La première fois que j'ai entendu parler de viol, sans que ce ne soit dans un livre ou expliqué par ma mère ou un professeur, la première fois j'avais dix ans et une nouvelle à l'école m'expliquait qu'elle avait changé d'école, de ville et de province, parce que son demi-frère l'avait violée. Elle avait un accent anglophone, elle portait des soutiens-gorge noirs sous des chandails à lainage roses, sa mère l'avait abonnée à Filles d'Aujourd'hui. J'étais bien impressionnée.

Quand elle m'a parlé de son viol, je pensais qu'elle se trompait de mot, qu'elle ne connaissait pas assez le français pour m'expliquer ce que son demi-frère lui avait réellement fait. Je pensais aussi que le viol, c'était impossible d'en survivre, comme dans les bulletins de nouvelles, quand une fille est retrouvée, morte et violée dans un terrain vague. Je pense que je ne comprenais pas comment une fille violée pouvait être à Repentigny, à côté de moi, à jouer au Vidéoway, sans être morte.

Le visage d'une amie, me racontant, d'un ton faussement distrait, peut-être pour ne pas me montrer son trouble, peut-être parce qu'elle croit que je trouverais exagéré qu'elle dise qu'elle s'est sentie agressée, une amie, me racontant, pendant que je range de nouveaux verres, que son chum, la veille, l'avait baisée. Au début, elle voulait, puis elle avait mal, et elle lui a demandé d'arrêter. Il lui a répondu «Attends, j'ai bientôt fini.»

Un ami, agressé quand il avait treize ou quatorze ans, par le frère ainé de son meilleur ami. Il a grossi de près de cent livres après, je ne le connaissais pas alors. Quand il a perdu le poids qu'il avait pris, par honte, par envie de ne plus jamais susciter l'envie, son corps en est resté marqué, au niveau du ventre. De la chair. De la chair en trop, comme souvenir à un cauchemar.

Une amie d'enfance, elle rêvait d'être Pamela Anderson. Elle m'apprenait à mentir, à dire que je faisais moi-même les colliers que je portais au cou, elle disait aussi que je fumais et que je mettais de la vodka dans ma gourde de jus d'orange. Elle aimait écrire de longues lettres à ses prétendants, elle aimait être aimée. Puis, elle n'a plus aimé ça. Elle n'a plus voulu non plus être Pamela Anderson. Elle a voulu disparaitre, quand un prétendant est allé plus loin, qu'il n'a pas arrêté ses mouvements, après avoir ouvert son chemisier volé au Château.

Une amie qui danse mieux que les filles dans les vidéoclips. Une amie qui se donne à la musique, à tout le monde, parce qu'elle est si vivante, et gentille, et qu'elle a besoin de se sentir vivante, et gentille, peut-être. Elle a tenté de le dire à ses parents, quand ses cousins la touchaient, mais qu'elle n'aimait pas ça, perturbée par leurs mains, leurs désirs.

Puis, à quarante ans, elle a tenté de dire, à un mec que je lui avais présenté, un mec qui lui avait payé un billet pour un spectacle burlesque, qu'elle ne voulait pas, qu'elle n'était plus excitée, qu'il ne l'était pas, lui non plus, de toute façon, qu'elle devrait rentrer chez elle. Il a plutôt décidé d'enlever son condom et de la prendre comme lui, il le voulait. Elle a protesté, puis elle n'a plus rien dit, pour que ça passe, parce que ça va, ça vient, ça passe, ça se termine et après, après il reste quoi? Du dégoût, l'impression de ne pas comprendre ce qui s'est passé, et pourquoi ça se répète, à elle, à d'autres.

À moi. À moi aussi. Chez un ex amant, qui m'avait invitée chez lui, trois ou quatre jours avant Noël. Il m'a écrit «Viens chez moi, en amie. Seulement en amie.» J'ai apporté une bouteille de mousseux. Nous ne l'avons pas ouverte. Il m'a offert du vin blanc. Nous en avons bu. Il a proposé de me prendre en photo, derrière son sapin de Noël. J'ai rigolé. J'ai montré mon décolleté, comme si les boules suspendues aux branches étaient mes seins. Il a pris des photos. Après je me suis retrouvée sur son plancher de bois clair, la robe remontée, les bas collants à moitié retirés de force. J'ai dit non, mais il prenait ça pour un jeu, mes non, je les ai répétés, et j'ai cessé de les répéter, parce que c'est vrai, que ça finit par finir.

Mais ça ne devrait même pas commencer.

***

L’affaire Ghomeshi a soulevé de nombreux débats sur le consentement sexuel.

Un nouveau mot-clic favorisant la prise de parole de victimes d'agressions est apparu sur Facebook et Twitter dans les derniers jours: #BeenRapedNeverReported, à l'initiative des journalistes Sue Montgomery, de Montreal Gazette, et Antonia Zerbisias, anciennement du Toronto Star. La version française vient de suivre: #AgressionNonDénoncée.

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