LA TÉLÉ DANS LA MIREUne époque bel et bien révolueGuy Fournier 11-07-2009 | 04h00
Mon vieux camarade Jacques Fauteux est mort il y a une dizaine de jours. Tous ont alors dit de lui «qu’il avait été un ardent défenseur de la langue française et du bon parler». Mais cela, on l’avait dit aussi lorsque René Lecavalier, Jean- Maurice Bailly, Judith Jasmin, Henri Bergeron, Raymond Charrette, Jean-Paul Nolet et tous les autres qui furent «les grandes voix» de Radio-Canada sont morts. Qu’est-ce à dire sinon que la mort de Fauteux et des autres marque véritablement la fin d’une époque. Cette époque, que j’ai bien connue l’ayant moi-même vécue. Au moment de leur création et dans les années qui suivirent, les vertus de Radio- Canada étaient telles qu’elles semblaient les seules capables de garantir notre liberté d’expression et l’épanouissement de notre culture. Dans ce contexte, tout le personnel de Radio-Canada et les pigistes comme moi qui étions ses collaborateurs, nous avions le sentiment très net d’être investis d’une mission particulière.
UNE FAUTE D’ÉTHIQUE?Cette dimension mythique, je l’ai bien sentie dès mes débuts à la radio et la télévision vers la fin des années cinquante. Tellement qu’à ma toute première visite dans les studios de Télé-Métropole (presque 20 ans après la création de la chaîne), j’avais encore l’impression de commettre une faute d’éthique en mettant les pieds dans l’édifice du boulevard Maisonneuve, d’être infidèle à la télévision publique, de trahir la mission «sociale» et «citoyenne» dont j’avais été investi en revêtant la soutane radiocanadienne. Le mythe reposait sur la foi que nous avions une indiscutable supériorité sur le «privé», non seulement une supériorité morale, mais une supériorité à tous les points de vue. Nous produisions à grands frais pour l’époque, mais notre production sortait de l’ordinaire, elle ouvrait de nouvelles avenues, elle était audacieuse et surtout libératrice. Son contenu n’était pas entaché de mesquines considérations commerciales ou de recherche inconditionnelle d’auditoire...
LE SON RADIOCANADIENCerise sur le sundae, même une oreille distraite pouvait identifier sur le champ le «son» que diffusait Radio-Canada: une diction impeccable, jamais un anglicisme, jamais de joual, jamais un juron et encore moins un blasphème, et même d’incontrôlables lurons comme Jacques Normand ou Roger Baulu n’auraient osé un mot déplacé. Cette tenue exemplaire s’est dégradée graduellement lorsque TVA puis TQS ont commencé à gruger les cotes d’écoute de la télévision publique. Le beau parler des annonceurs s’est «arrondi», celui des animateurs a littéralement pris le bord, comme furent mis de côté ceux et celles qui n’acceptaient pas le ramollissement de la tenue, des moeurs et du langage. C’est ainsi qu’ont pris leur retraite ou sont tombés dans l’oubli les Jacques Fauteux, Andréanne Lafond et plusieurs autres. Jadis rigides comme des dogmes de la sainte Église, les critères de programmation de Radio-Canada ont ramolli également, si bien que des émissions comme Les Boys, Grosse vie, La Fureur et compagnie dont on aurait jadis allègrement redirigé les artisans vers le «privé» sont devenues acceptables et même souhaitables. Radio-Canada était-elle mieux à l’époque où on y était collet monté? Sûrement pas, mais elle était moins vulnérable qu’aujourd’hui. En bonne partie parce que la télévision privée n’avait pas de quoi pavoiser. Les choses ont changé. Il faut maintenant prendre acte de la qualité de nos chaînes de télévision, qu’elles soient privées ou publiques, et, surtout, il faut constater la fin d’une époque. Pourquoi la pleurerait-on, alors que Radio-Canada elle-même a largement contribué à y mettre fin? Que cette époque repose en paix comme Fauteux et tous les autres qui l’ont tellement marquée!
De l’opéra au théâtreAvec l’ère numérique, les innovations se succèdent à un rythme fou. Depuis quelque temps, des centaines de salles à travers l’Amérique et le monde retransmettent en direct les meilleurs opéras du Metropolitan Opera de New York. C’est ainsi qu’au Quartier 10/30, j’ai vu Faust, mis en scène par Robert Lepage, Lucia di Lammermoor et quelques autres grands opéras. C’est presque aussi bien qu’être présent au Met et ça coûte une fraction du prix. L’expérience du Met a tellement de succès que le National Theatre de Londres, sûrement la plus célèbre compagnie du monde avec la Comédie française, a décidé d’en faire autant avec le théâtre. À la fin de juin, de Londres, on a retransmis Phèdre, la tragédie de Racine, dans plusieurs salles de cinéma d’Europe et jusqu’à New York. Malheureusement, à cause de problèmes techniques, ceux qui s’étaient massés dans la salle de visionnement de la Directors Guild of America, à Manhattan, ont vu Phèdre en différé. Cela n’a rien enlevé à l’émouvante performance d’Helen Mirren et n’a surtout pas découragé ceux qui attendent avec impatience les trois pièces qu’on retransmettra en direct de Londres à compter du 1er octobre. Je gagerais bien ma dernière chemise que la Comédie française ne sera pas longue à suivre l’exemple de Londres si ces retransmissions de théâtre en direct ont le même succès que l’opéra. À quand Faust ou Phèdre en direct dans mon salon? J’y vois bien en direct mes matchs de boxe!
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