LE GALA DES JUNOSLa tornade FurtadoPhilippe Rezzonico Le Journal de Montréal 02-04-2007 | 11h43
Déjà couronnée dans les catégories artiste de l'année et album pop (Loose) au gala hors antenne, Furtado a mis la main sur le Juno du single de l'année (Promiscuous), celui de l'album de l'année (Loose) et elle a été la préférée des Canadiens avec celui du choix du public. «Je le reçois au nom de tous les artistes canadiens, passés et à venir, a dit l'animatrice d'un soir quand elle a accepté le Prix du public. Je me sens très humble.» «Mon côté rationnel me disait que je ne pouvais pas gagner», a expliqué Gregory Charles, qui savait bien que le succès mondial de Furtado remporté avec Loose faisait d'elle une intouchable cette année. «Mais quatre secondes avant que l'annonce soit faite, le côté rationnel prend le bord et tu te dis: Pourquoi pas?» Chaud et froid Ça ne sera pas cette année. Charles peut se consoler en se disant que K-Os n'a rien gagné avec cinq nominations. Les Junos 2007 auront été l'affaire de Furtado d'un bout à l'autre, pour le meilleur (les vidéos de sa «tante» et de Michael Bublé) et le pire (son animation sans éclat et boiteuse). Sa spectaculaire entrée en scène en ouverture du gala n'a pas eu l'effet escompté. Arrivant du plafond accrochée à un harnais, Furtado devait chanter son classique Like a Bird, mais elle a visiblement eu la frousse quand un rideau de soie auquel elle s'est agrippée est tombé du plafond. Elle a alors lancé Descendez-moi! «sans conclure. «Je n'aurais jamais cru que j'allais remporte un Juno pour l'album de l'année», a-t-elle dit en recevant son cinquième et dernier prix. Le groupe Billy Talent, qui a bombardé la salle de décibels avec Devil In the Midnight Mass en début de soirée, fut le seul autre artiste à avoir obtenu un doublé, hier, enlevant sans surprise les Junos du groupe de l'année et de l'album rock. Soirée de partage «On veut partager ça avec les gars d'Alexisonfire, avec lesquels on a fait la tournée, et les fans, qui croient en nous comme on croit en eux, a lancé le chanteur Ben Kowalewicz. Après avoir joué dans les bars les plus minables de Toronto, jouer au Air Canada Center cette année et recevoir ça, c'est formidable.» Rayon performances, Patrick Watson et sa splendide Lucious Life offerte sous les projections ont généré une belle réaction, tout autant que Gregory Charles avec I Think of You, offerte tout en passion. Quant à DJ Champion, il a été dans le ton de K-Os et d'Alexisonfire et il a balayé la salle comme un ouragan avec No Heaven, en clôture, au point où Furtado est venue le rejoindre en criant «Vive le Québec!» Dans cette soirée sans surprise au chapitre des remises, ce sont les performances, finalement, qui auront été les plus marquantes. Les chaudes nuits de Saskatoon
Premier arrêt vers 23 heures à la soirée de CTV, diffuseur du gala, à laquelle tous les médias sont invités. Coup de pot, à la sortie du TCU Place où s'est déroulé le gala hors des ondes, on happe au passage le seul taxi qui passe sur la 22e rue pour se rendre chez Earl's, un joli club branché où des hôtesses aux cheveux bleus nous accueillent. Pour un party officiel, ce fut très bien. Belle boîte, bonne ambiance, pas mal d'artistes, comme Jim Cuddy (Blue Rodeo) et Ron Sexsmith, un nombre considérable de médias et des représentants de l'industrie à la tonne. Avec les gros ballons multicolores qui agrémentaient la place et la musique des bands des Junos, on a passé un bon moment avant que la rumeur du party le plus couru en ville ne vienne à nos oreilles, celui qui se tenait à l'hôtel Rock Star. Le centre-ville de Saskatoon - du moins, selon notre définition de centre-ville - a beau se résumer à un quadrilatère de cinq très longs pâtés de maison, une marche de deux kilomètres, très peu pour nous à minuit et demi. Notre carrosse de Cendrillon s'est alors matérialisé par l'entremise d'une limo blanche de 40 pieds, gracieuseté d'un contact. Why not? Party alterno L'hôtel Rock Star accueillait donc la grosse soirée des bands indépendants et du rock dur et alterno canadien, tels Billy Talent, Alexisonfire et les gars de Mobile, aussi cools qu'humbles, qui savouraient pleinement leur Juno. La fête s'est déroulée sur trois étages, le troisième, décoré comme un immeuble des années 1970, étant le point de mire. Au bout d'un couloir, un système de son surpuissant crachait la musique des enceintes, K-Os lui-même se chargeant un bout de temps de la programmation. Plusieurs des chambres de l'étage avaient été transformées en bars, alors que d'autres contenaient de la marchandise promotionnelle offerte aux artistes. On avait ainsi une chambre remplie de vêtements, une autre pleine de poupées Barbie, de Hot Wheels et de chocolat... Bref, après un certain temps, on s'est retrouvés dans deux couloirs bondés avec plein de gens qui semblaient sortir tout droit de chez Macy's avec leurs grands sacs de carton. La grosse claque Notre pièce favorite, ce fut cette chambre à peine plus spacieuse que la vôtre, dans laquelle on avait installé des instruments de musique. Du house band du début, nous sommes passés à des jams avec les gars de Mobile, d'Alexisonfire, le chanteur de Neverending White Lights, etc. Il y a eu formation spontanée de groupes d'un instant qui ont craché des succès de toutes les époques comme Summer of 69 (Bryan Adams), Smell Like Teen Spirit (Nirvana), Ring of Fire (Johnny Cash) et Sunday Morning (No Doubt). Imaginez-vous trente personnes dans une chambre de 20 pieds carrés qui assistent aux jams des jeunes artistes rock du pays. Plus l'heure avançait, plus l'étage était bondé, plus l'alcool coulait, plus on voyait de filles aux cheveux orange, plus la chambre était assiégée et plus ça jouait bancal, mais c'était décadent au possible, comme doit l'être une virée monstre et c'en fut toute une. C'est là qu'on a regardé notre montre pour constater qu'à trois heures 40 du matin, après 22 heures sans sommeil, voyage inclus, il était plus que temps d'aller se coucher. D'autant plus que le scénario risquait de se répéter hier soir... La saveur de Montréal
«Il se passe quelque chose au Québec avec le rock indépendant, c'est clair et net, note DJ Champion, qui s'offrait un set au party privé d'Universal hier soir. On a voyagé partout en Europe, au Canada et aux États-Unis, et la "Montreal flavor", tout le monde en parle partout. À South by Southwest, il y a deux semaines au Texas, on a eu une soirée complète juste avec des bands du Québec.» «C'est vraiment une année de fierté, renchérit Gregory Charles, qui a fait ouvrir bien des yeux durant l'animation du gala hors des ondes samedi, présentant entre autres son numéro d'improvisation de Noir et Blanc accompagné d'un choeur d'enfants de la Saskatchewan. Les Québécois ont vraiment créé un élément de surprise parmi les nominations. Ça se mesurait à chaque entrevue qu'on donnait. Il y avait un petit buzz.» «La musique, c'est un langage en soi, note Antoine Gratton, lauréat du disque francophone de l'année. Ce n'est pas la langue qui va m'arrêter et je ne sais toujours pas l'impact que peut avoir un Juno, mais si ça permet au disque de toucher plus de gens, c'est tant mieux.» Pour les francophones de Mobile, la situation est assez similaire à celle de nombreux bands montréalais s'exprimant en anglais. Solide réputation «Dès qu'on a signé avec Universal, le fait que l'on venait de Montréal a créé de l'intérêt, explique Matthieu Joly. Il y a eu les Dears, Arcade Fire, Patrick Watson, nous autres. C'est évident que la réputation de Montréal ne cesse de grandir quand on parle de musique exportable. «Nous sommes en pourparlers afin de mettre notre disque (Tomorrow Starts Today) en marché au Japon. La musique n'a pas de frontières et celle faite par les jeunes artistes du Québec est plus qu'un buzz. Ça fait un bout de temps que ça dure.» Si tous s'entendent sur ce point, les raisons sont moins faciles à cerner, quoique Patrick Watson fait une analyse intéressante pour expliquer cette tendance vers les artistes qui sont quelque peu hors des balises. «Les baby-bommers cèdent de plus en plus leur place au sein des compagnies de disques et de l'industrie en général pour faire place aux jeunes, dit-il. Il y a des gens qui sont plus en phase avec ce que l'on fait et qui prennent plus de risques. On voit le même rapport qu'entre les années 1950 et les années 1960, quand il y avait eu un gros changement de garde. On vit la même chose.» DJ Champion voit une autre raison. «Montréal prend soin de ses artistes, dit-il. Les médias hebdomadaires le font depuis toujours et maintenant, les quotidiens parlent de nous plus que jamais. Il y a aussi des organismes comme la Sopref [NDLR: Société pour la promotion de la relève musicale de l'espace francophone] qui nous appuient, ainsi que les gens des festivals. Pour les créateurs, tout ça, ça les incite à croire entre eux et ça leur donne une visibilité qu'ils n'avaient pas.» |