APRÈS LE DÉCÈS DE SA CHÈRE JUNEJohnny Cash a eu besoin d’enregistrer jusqu’à la fin08-07-2006 | 04h00
Il avait besoin de travailler. Il devait travailler afin de pouvoir lui-même continuer. Pour satisfaire à la demande de Johnny Cash, Rick Rubin aménagea un studio d’enregistrement dans une chambre à coucher de la propriété du chanteur au Tennessee, et désigna un ingénieur «sur appel» qui demeura de service presque jusqu’à la fin des jours de Johnny Cash. Cette légende de la chanson populaire américaine mourut quatre mois après son épouse. «Des sessions d’enregistrement étaient prévues tous les jours, se souvient Rubin, et si Johnny se sentait assez bien au réveil, il téléphonait et disait “ça fonctionne pour aujourd’hui”. S’il ne se sentait pas suffisamment en forme, il disait “on continuera demain”». Les résultats de certaines de ces sessions d’enregistrement s’avèrent éloquents à l’écoute du titre paru récemment American V: A Hundred Highways, le cinquième et dernier en date d’une série de disques réalisés par Rubin et qui couronnent la fabuleuse carrière de Johnny Cash. Cette dernière production constitue la réflexion musicale la plus émouvante sur la condition mortelle des humains depuis le dernier album de Warren Zevon avant sa défaite contre le cancer. Autrefois caverneuse et puissante, la voix de Johnny Cash tremble et s’étiole ici dans une enfilade de chansons empreintes de chagrin et de spiritualité. «Oh, Lord, help me to walk another mile, just one more mile, de chanter Cash sur la première plage du disque, I'm tired of walking all alone». Parmi la douzaine de chansons, l’on retrouve Like the 309, le tout dernier poème écrit par Johnny Cash, dans lequel il est question d’un train, thème tout à fait approprié pour l’homme qui autrefois avait chanté pour un détenu dont les seuls échos du monde lui parvenaient par le sifflet d’un train de nuit. Au cours de ce que furent les derniers mois de Johnny Cash, Rubin faisait régulièrement parvenir à Cash des mandats pour travailler sur des chansons. Cash suggérait ses propres idées, et son fils l’encouragea même à endisquer Further On (Up the Road) de Bruce Springsteen. Le producteur pressentait combien il était important de stimuler et de maintenir chez Johnny Cash son esprit créatif et son engagement artistique. «Lorsque cessèrent les tournées pour Johnny Cash, cela lui porta un vilain coup, confie Rubin; il aimait la vie d’artiste. Il sentait que cela était sa vocation sur terre. Lorsque cessèrent les tournées, l’un de ses principaux moyens de communication retombait à plat. À partir de ce moment, il a voulu enregistrer sans arrêt, tout le temps. S’il avait dit “arrêtons”, nous aurions interrompu cela aussi». Le décès de Johnny Cash s’avéra inattendu pour Rubin parce que le chanteur avait pris du mieux et il planifiait un voyage à Los Angeles pour travailler sur sa musique.
La sélection des chansons reflète bien à quel point Johnny Cash savait qu’il atteignait alors la fin d’une vie illustre. Par exemple, la douce chanson de Rod McKuen, Love's Been Good To Me, évoque le regard nostalgique d’un homme qui fut heureux en amour. Puis Johnny Cash réenregistra une de ses vieilles compositions, I Came to Believe, pour rappeler comment la spiritualité l’a aidé à dominer ses toxicomanies. La seule plage qui semble contraster, c’est A Legend in My Time par Hank Williams, une chanson rendue sur un ton apitoyé et tout à fait discordant. Une autre idée qui a suscité des sentiments mixtes chez les amis de Rubin à l’écoute de l’album, c’est l’inclusion de la reprise de la chanson de Gordon Lightfoot, If You Could Read My Mind, immédiatement après les trois premières, qui sont toutes trois des envolées spirituelles. Certains auditeurs ont perçu la transition étrange, sinon abrupte. Néanmoins, la reprise de Lightfoot constitue l’ancrage affectif de l’album. La voix de Johnny Cash y est chétive mais les efforts perceptibles pour atteindre les notes et pour prononcer les syllabes des mots accentue justement l’insoutenable tendresse des paroles, du poème. «Johnny Cash a cru qu’il serait toujours bien desservi par sa voix. Vers la fin, la voix n’obéissait plus et Cash en était profondément attristé», nous confie Rubin. «Son talent de conteur avait une telle force de conviction que même avec sa voix détériorée les auditeurs pensaient que cela était intentionnel et faisait partie de la mise en scène», dit-il. «En tout cas, c’est ce que je lui racontait toujours. Je crois que je parvenais à adoucir ses craintes, mais je sais très bien qu’il aurait préféré exercer un meilleur contrôle vocal, comme il l’avait fait tout au long de sa carrière». Pour la plupart des disques de Johnny Cash produits par Rubin, le chanteur enregistrait les vocalises près de chez lui et Rubin dirigeait l’élaboration du soutien musical, des pistes musicales, à Los Angeles, avec des artistes de studio, des musiciens du calibre de Mike Campbell et Benmont Tench du groupe Tom Petty and the Heartbreakers. Par la suite, Johnny Cash se rendait dans l’ouest pour superviser les dernières retouches et refaire, au besoin, certains segments vocaux. Avec American V, bien sûr, seule cette dernière étape n’a pu être complétée. Au décès de Cash, les rubans demeurèrent dans les archives. Rubin est un entrepreneur très occupé; son imposant répertoire de productions inclut des groupes de l’heure comme les Red Hot Chili Peppers et les Dixie Chicks. Mais si occupé que fut Rubin, la véritable raison du délai était plutôt de nature émotive, la charge étant trop grande, l’objet trop sensible. Une fois qu’il eût décidé de s’attaquer au projet, l’entreprise s’avéra tout d’abord triste et plutôt traumatisante, mais après une semaine, cela s’avéra stimulant et positif. «Nous sentions la présence de Johnny, comme s’il supervisait notre travail». L’ensemble de l’album se déroule sur un tempo lent, probablement à cause de l’état de santé de Johnny Cash et de ses choix musicaux, à l’exception de God's Gonna Cut You Down avec ses arrangements qui incluent claquements de mains et battements de pieds. Cash a laissé à peu près 60 chansons, assez de matériel pour figurer dans un prochain segment de la collection American Recordings. «Le sixième n’est pas encore réalisé, de dire Rubin, mais il est vraiment bon». |