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Chronique de Pierre Harel

Agence QMI

Stéphane Venne: Offenbach d'un jour, Offenbach toujours

Stéphane Venne: Offenbach d'un jour, Offenbach toujours

Stéphane VenneSÉBASTIEN ST-JEAN/AGENCE QMI

Par une radieuse matinée du printemps de l'année 1972, les cinq Offenbach fondateurs de ce groupe rock québécois mythique dégustaient chacun une bière ensoleillée sur la terrasse du studio d'enregistrement, Son Québec, aménagé à l'époque dans une ancienne église anglicane en face du petit marché Amherst par feu Gilles Talbot, imprésario et gérant d'artistes fort connus dont Ginette Reno.

Nous y étions pour notre premier album en tant que groupe Offenbach, et c'était notre première journée de travail. Cinq Offenbach en frocs de cuir et un Monsieur en complet gris, Stéphane Venne, ayant, cinq années auparavant, été l'auteur et le compositeur très célébré de la chanson officielle d'Expo 67, que voici :

Je connaissais cependant Stéphane depuis le début des années soixante alors qu'il fréquentait en artiste performant les mêmes boites à chanson que moi, mais il ne m'était pas arrivé de le côtoyer sur scène ou ailleurs, même si le monde est petit. Il aura fallu que notre bassiste éternel, Michel Will Lamothe, fasse la rencontre de l'ex-femme de Stéphane, Lise Ti-Lapin Venne, devenue depuis la productrice Lyse Lafontaine, de son nom de jeune fille, pour qu'enfin nous ayons l'occasion de fraterniser.

Quoiqu'il en soit, ce couple mythique, Will et Ti-Lapin, vit sa lune de miel passablement écourtée par l'arrivée inopinée des quatre frères rockeurs de Will et de leur nounou, Pop's Lulu, venant de se retrouver à la rue en même temps, ayant tous été expulsés de leurs domiciles respectifs par des compagnes excédées de leurs vies de bohème et locataires en titre des logements. Tous ? Sauf Will ! Michel Lamothe partageait en grand-seigneur avec Ti-Lapin l'immense chambre des maîtres d'une maison de quatre étages, située au coin de l'avenue des Pins et de la rue Côte-des-Neiges à Montréal, contribution de l'ex-mari de Ti-Lapin, mon ami Stéphane, et d'un ex amant de celle-ci, le génial électronicien Pierre Bédard, neveu de l'Honorable Jean Lesage.

Toujours est-il que Will nous semblait avoir ramassé le gros lot et que nous n'allions pas le laisser se prélasser dans l'immense chambre aux murs recouverts de miroirs avec en son centre un immense lit, alors que nous avions le projet d'entrer en studio pour enregistrer notre premier album mais que nous étions éparpillés loin les uns des autres. Avec l'accord des payeurs d'un loyer pharamineux, nous emménageâmes donc tous les cinq sur l'avenue des Pins rejoindre notre grand Will et sa Ti-Lapin aux yeux d'un bleu très électrique.

Il appert que Stéphane Venne, auteur, compositeur, pianiste émérite devenu investisseur dans le développement de la carrière du groupe Offenbach par le biais de notre hébergement de l'avenue des Pins, avait judicieusement considéré que sa présence au piano lors des séances d'enregistrement de l'album Soap Opéra pourrait permettre à Gérald Gerry Boulet de se consacrer au Hammond B3, où il excellait. Voilà donc l'une des raisons pour lesquelles il était avec nous en ce beau petit matin de mai 1972. L'autre raison étant que Stéphane n'était absolument pas étranger à notre obtention d'un contrat de disque chez Barclay Records et qu'il tenait à ce que tout se passe sérieusement et ne se retourne pas en un vain party noyé dans la drogue et l'alcool, puisqu'il en était le producteur délégué.

Le café bu, les Gitanes fumées, nous sommes enfin entrés au studio pour terminer l'installation de nos instruments pendant que les ingénieurs-sonorisateurs Ian Terry et Michel Lachance s'affairaient à brancher les micros ici et là. Enfin, le grand moment était arrivé ! Comme nous connaissions la chanson, Câline de Blues, pour l'avoir déjà enregistrée à l'hiver 71 au Studio Six de Montréal en même temps que sa jumelle, Faut que j'me pousse, pour les besoins de la trame sonore de mon film Bulldozer, nous décidâmes d'attaquer C de B en premier.

Après avoir enregistré quelques passages complets de la chanson, nous primes une pause pour aller en régie écouter les résultats et manger la pizza que Stéphane avait commandé et qui devrait arriver d'un moment à l'autre. L'enregistrement, une prise quatre (4), ne payait pas de mine. C'était froid et sec, presque mécanique, bien loin de ce que nous avions l'habitude de faire. Notre beau relâchement rock'n'roll n'était plus là. Nous étions sur le terrain des musiciens lecteurs et écriveurs de musique alors que nous en étions surtout des joueurs pour lesquels l'ambiance, le feeling, approches plutôt holistiques que cartésiennes faisaient foi de tout. Il n'y avait pas d'erreur, pas de faute d'interprétation, mais l'ensemble manquait de joie de vivre, d'une légèreté essentielle à notre walking boogie qui commençait déjà à soulever les clients de tous les bars et toutes les salles d'hôtel où nous passions.

Le livreur de pizza étant passé, Stéphane se lève, quitte la régie en annonçant une visite aux toilettes, et annonce la reprise d'un nouvel essai à l'enregistrement «live» de Câline de Blues après que nous aurions mangé nos deux pointes de pizza chacun. Aussitôt, Will, l'apothicaire d'Offenbach, se lève, et sortant un petit sachet de la poche de son jeans, répand une mince poudre brunâtre sur les pointes de pizza dévolues à Stéphane qui arrive peu après, s'assoit, et dévore tout d'un bel appétit sans se douter de rien.

Quittant la régie, nous reprenons nos places derrière nos instruments dans le studio, en attente du signal de stand-by. Quelques minutes passent, et enfin la voix de Stéphane se fait entendre, mais gentille et amicale, détendue, presque douce, nous enjoignant à la détente alors qu'il demande aux ingénieurs de baisser le rhéostat de l'éclairage afin de favoriser notre plaisir de jouer comme si nous étions en spectacle. Un assistant de production s'amène avec une caisse de Labatt Bleu ouverte laissant voir 24 goulots givrés, et nous en sert chacun une avant de disparaitre en régie alors que Denis Le Vieux Boulet, compte sur le rythme pour démarrer notre Câline de Blues que voici :

Stéphane Venne, qui avait délaissé son rôle de producteur en régie pour venir s'assoir avec nous en studio et être au coeur de la musique, n'apprit que quelques années plus tard que Michel Lamothe avait saupoudré de la mescaline sur ses pointes de pizza et que cette substance naturelle ainsi que le changement d'attitude qu'elle avait provoqué chez lui était aussi à l'origine du succès phénoménal que connut cette chanson par la suite. Nous t'en remercions sincèrement Stéphane. En passant, Johnny et moi en sommes à préparer un album de chansons nouvelles qui s'intitulera HAREL'n'GRAVEL. Nous aurions bien besoin d'un pianiste et Willie est à l'oxygène chez lui...hihi

Bonne semaine.



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