Chroniques

Chronique de Pierre Harel

Agence QMI

Industrie sourde et aveugle

Industrie sourde et aveugle

Roxane BruneauPhoto Instagram/Roxane Bruneau

La percée fantastique opérée par Roxane Bruneau lors de son arrivée inopinée, imprévue et inattendue, laisse l'industrie québécoise de la culture bouche bée les deux doigts dans le nez. Personne ne l'a vu venir cette petite merveille de la chanson poético-pop pourtant bruyante à souhait et ne cachant vraiment pas ses intentions de damner le pion à de piètres mercantiles, aveuglés, assourdis de leur incapacité à considérer autre chose que ce que leur donnent à voir et à entendre quelques gros joueurs montréalais contrôlant tout ce qui se fait, ou ne se fait pas, au domaine de la culture populaire québécoise.

Roxane Bruneau n'a jamais auditionné chez La Voix, ni chez aucune autre plateforme faiseuse de vedettes instantanées qui croient être des artistes, en fait c'est ce qu'on leur fait croire, et qui, pour la plupart, retournent à l'anonymat au bout de quelques spectacles collectifs et de quelques disques aussi collectifs histoire de presser le citron jusqu'à l'écrabouiller. Ceux qui ont droit aux albums et aux spectacles en leurs noms propres et en principal ne durent pas beaucoup plus longtemps puisque finalement, presque tous ces jeunes n'ont pas grand-chose de solide à offrir artistiquement parlant et en faire des artistes n'était pas le but de l'opération.

On ne leur a pas appris à créer, à inventer, à sortir des mots et des notes du néant. On ne leur a pas appris l'architecture d'une phrase, d'un vers, l'importance du fond sur la forme, l'orfèvrerie du mot et de ses adjectifs, du verbe et de ses compléments. On ne leur a pas montré que l'écriture d'une chanson, comme d'un poème, s'apparente à la peinture et à la sculpture. On leur a surtout fait chanter, à part quelques-uns (unes), des succès anglophones du moment, insipides et insignifiants, surtout de gros vendeurs internationaux.

Des promoteurs voués aux profits se sont royalement foutu d'eux, de nous tous ayant crû au pouvoir rassembleur de ces émissions de télévisions considérant l'étendue géographique du Québec, et l'étalement démographique considérable des Québécois, surtout celui des Canadiens-français, l'ethnie la plus nombreuse, aussi présente en Ontario, au Nouveau-Brunswick, et dans les autres provinces et territoires canadiens. À part des cotes d'écoutes incroyablement élevées garantissant des profits pharamineux, si le peuple des Canadiens-français s'est rassemblé ça n'aura été que pour donner des millions et des millions de dollars aux promoteurs de ces rendez-vous télévisés hebdomadaires où il fallait voter pour faire passer son artiste préféré (ée) à l'étape suivante, (chaque vote coûtant un dollar), en bêlant comme des moutons pressés d'entrer dans un abattoir qu'on aurait maquillé en Temple de la Renommée.

Pour en revenir à mademoiselle Roxane Bruneau, ce n'est pas la première fois qu'un tel événement se produit et que le « milieu » des décideurs culturels, au Québec, se fait prendre par surprise. Il y a eu Félix Leclerc, Raymond Lévesque, Gilles Vigneault, Offenbach, Beau-Dommage, Diane Dufresne, Richard Desjardins, Kathleen Sergerie, etc. En France, Charles Aznavour pour ne nommer que lui et Jean Passe, chacun et chacune en son temps, ayant connu d'énormes succès malgré l'incrédulité et les revers imposés aux débuts de leurs carrières par des incompétents (tes) incapables de jauger correctement leurs talents, et souventes fois leurs génies. Phénomène qui semble suivre la courbe ascendante des investissements gouvernementaux à la culture, comme en n'importe quel autre domaine où va l'argent du peuple sans imputabilité quant aux dépenses.

Plus c'est subventionné, plus il se trouve d'incompétents (tes) à décider où va l'argent des contribuables en matière de culture. Par exemple, s'il fallait privatiser le CALQ, Conseil des arts et des lettres du Québec, pas plus de 10% de son personnel serait maintenu en poste par le privé. S'il fallait que cessent subitement les subventions gouvernementales au domaine de la culture pour aller vers un mécénat corporatif, 80% des artistes actuellement bénéficiaires disparaitraient alors que de nouveaux apparaitraient, plus rentables financièrement ou plus intègres et innovants artistiquement.

Je me souviens d'avoir parlé de ça avec Me Daniel Johnson alors que Corbach jouait à Carleton sur Mer il y a plus d'une vingtaine d'années. L'honorable Daniel Johnson, ancien premier ministre du Québec, est un confrère de Saint-Laurent du début des années soixante. Je pensais exactement la même chose à l'époque quant à un rôle plus restreint de l'état dans le développement culturel québécois. Il en avait pris bonne note mais avec un sourire compréhensif qui en disait long sur ce qu'il pensait de la santé mentale d'un artiste prêchant pour un resserrement financier des engagements gouvernementaux à la Culture. Il a peut-être cru que j'étais devenu humoriste.

Bonne semaine!



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