Pierre Harel

Chronique de Pierre Harel

Ma 200e

Ma 200e

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Pierre Harel

Dernière mise à jour: 30-07-2014 | 09h01

Bon! Nous voici à la 200e chronique de Pierre Harel. Ça équivaut à 200 semaines! À la 208e, cette chronique aura quatre ans! Que m’est-il arrivé? Que m’est-il advenu? Où ai-je trouvé la constance, la ténacité nécessaire? Moi qui n’ai jamais été un modèle de persévérance au travail! Moi qui n’ai jamais eu la volonté nécessaire à surmonter le désintéressement relié à quelque routine que ce soit! Jamais je ne me suis cramponné à quelqu’un ou à quelque chose! Jamais je n’ai eu la détermination, l’entêtement de poursuivre longtemps une activité peu intéressante à mon entendement, rémunérée ou pas.

J’avais une devise, apprise d’un «quêteux» des environs de Sainte-Adèle alors que j’avais une dizaine d’années: «Mon nom c’est Jos Meilleur. Si ça fait pas icitte, ça f’ra ailleurs.» À la moindre résistance, au moindre désagrément, au moindre conflit, j’abandonnais qui que ce soit ou quoi que ce soit pour prendre la clé des champs. Je croyais être libre! Je croyais être rebelle à toute forme d’opposition, toute forme de coercition, toute forme d’esclavage, amoureux ou monétaire. Je m’enorgueillissais d’être réfractaire à quelque dépendance que ce soit. J’étais jeune. Je ne le suis plus et dieu merci.

Le début d’un temps nouveau

Au début de l’historique des chroniques, en 2004, il y a eu Julie Snyder et Pierre Karl Péladeau qui m’ont permis d’écrire un premier livre, Harel rock ma vie, un auto-roman qui s’est quand même vendu à plus de 7000 exemplaires. Au Québec, c’est un succès de librairie. Personne n’en a parlé. Mais au-delà, il y avait surtout la survivance avec mon BBLou qui avait quatre ans à l’époque.

J’ai toujours beaucoup aimé mes enfants. Les huit. Du plus jeune de 14 ans aux deux plus vieux de 32. Un couple de jumeaux paternels, deux paires de jumeaux maternels, puis Anne-Audrey et Lou. Malgré une affinité certaine avec la devise du Larousse «Je sème à tous vents», à chaque fois où j’ai eu de l’argent, j’en ai fait profiter mes rejetons dans la mesure du possible. La plupart des gens oublient que je suis le père de huit enfants et n’en tiennent pas compte dans leurs jugements de ma capacité d’échapper à la pauvreté chronique qui m’afflige de temps à autre. Moi, je ne puis les oublier. Je suis leur papa. Papa un jour, papa toujours.

En 2009, me relevant très difficilement de la faillite de ma compagnie de développement foncier, la Corporation de développement Saint-Ignace inc., Pierre Karl intervient encore pour permettre à Christianne Benjamen de me confier un blogue dans l’espace internet du quotidien gratuit de Québecor Média dont elle est la PDG: le 24 Heures.

Changement de cap

Au début, tout va bien, tellement bien que ma tendance perfectionniste et grande gueule prenant le dessus, je m’acharne à répondre à tout le monde. Ma propension à l’écriture m’amène rapidement à des réponses disproportionnées, faites à chacun des abonnés. Au bout de six mois, incapable de soutenir la charge de travail que je m’étais moi-même imposée, découragé du comportement borderline schizophrénique de ma conjointe et mère de Lou, dont la maladie était devenue incurable et insupportable, je laisse tomber le blog pour travailler comme manœuvre de construction chez le philanthrope René Malo, aux rénovations de sa grande maison d’Outremont partiellement incendiée. La générosité de René qui m’accordait un salaire très confortable m’a permis de vivre dans une abondance relative, jusqu’à ce que les séquelles d’une mauvaise chute, lors d’un spectacle de Corbach à la Saint-Jean 2006 aux plaines d’Abraham à Québec, rendent ma déambulation de plus en plus difficile et douloureuse. Je dois abandonner, à regrets.

Sans travail, je dois alors mettre mon orgueil en berne et adhérer au «BS» qui ne m’accorde qu’un maigre montant de 350 dollars par mois malgré le fait que je sois le tuteur et gardien légal de mon dernier fils, Lou, âgé de 9 ans. N’ayant pas le choix, j’étrangle définitivement ce qui me reste de fierté mal placée et je me rends chaque jour tendre le gobelet, au coin de Beaubien et 10e avenue à Montréal, en face du même Provigo où allait quêter le Grand Antonio Barichievich vers la fin de sa vie.

Toujours dans la mémoire collective

Alors là, ce fut merveilleux! Les passants me reconnaissaient et venaient me voir, émus et ébahis de me voir quêter. Certains pleuraient. D’autres, incrédules, me demandaient de chanter des bouts de certaines chansons pour être convaincus que c’était bien moi qui était là, sur le trottoir, à faire la manche. Et je chantais a capella avec plaisir, émerveillé de voir leurs sourires heureux. Certains vendredis soir, nous étions une dizaine à chanter Câline de blues, Tendre ravageur ou J’ai si peur de l’amour, pour ne nommer que celles-là.

Les éditions Libre Expression ayant accepté de me céder gracieusement 500 unités de mon livre Harel rock ma vie, j’avais commencé à les vendre 5 dollars alors que le prix de vente original en était de 39,95 $. Un jour, un vieux monsieur m’approcha pour me dire qu’il avait vu une copie de mon auto-roman à l’étalage d’une librairie de livres usagés, au centre-ville de Montréal, et que l’étiquette marquait 20 dollars. Il me tendit un billet de 20 dollars, prit l’unité encore plastifiée que je tenais à la main, et s’en alla après m’avoir recommandé de ne plus les vendre 5 dollars, puisque ceux que je vendais étaient neufs. Cette période a été l’une des plus belles de ma vie à ce jour, de sentir la générosité et l’affection d’un peuple qui ne m’avait pas oublié malgré mon absence de la scène.

Je grandis encore

Pierre Karl, qui offrait à Lou depuis le début des années difficiles un équipement complet de hockey, ayant eu vent de ma présence sur le trottoir, fit en sorte que Patrick White, maintenant du Huffington Post mais alors chef des nouvelles à l’Agence QMI, m’offre de tenir une chronique hebdomadaire sur Canoe.ca. Quelques mois plus tard, Patrick White quittait l’Agence QMI et Bernard Barbeau en devint le nouveau chef des nouvelles. C’est à lui que je dois d’être encore chroniqueur chez Canoe.ca. Bernard a eu la patience et l’expérience de m’amener à respecter le cadre dans lequel mes chroniques devaient se situer. J’ai voulu démissionner à quelques reprises, de me sentir la bride au cou et le mors aux dents, mais à chaque fois Bernard, en bon éditeur, savait trouver le ton et les arguments nécessaires à ma continuité. Je l’en remercie sincèrement. Enfin, Lise Bélanger, adjointe à la direction de l’Agence QMI, une amie précieuse depuis le début des années 70, a souvent calmé mes emportements de chroniqueur frustré d’une censure pourtant généralement dictée de prudence et d’expérience.

À 70 ans, je grandis encore.


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