CHRONIQUE DE PIERRE HARELBruce et les SultansCanoe.ca
04-04-2012 | 10h39
Nous étions en juin 1969 et la matinée s'annonçait radieuse. Paule Baillargeon et moi faisions de l'auto-stop le long de l'autoroute 20, qui traverse le Québec d'ouest en est sur la rive-sud du fleuve Saint-Laurent. Mon cher ami décédé, Gilles Groulx, alors cinéaste renommé à l'Office national du film (ONF), était en plein tournage à Saint-Charles-sur-Richelieu dans une superbe vieille maison datant des presque débuts de la colonie, qui avait été miraculeusement épargnée par les incendiaires de l'armée anglo-saxonne en répression de la révolte des patriotes. Le film devait s'intituler Entre tu et vous et Gilles m'avait choisi comme seul acteur masculin, entouré de neufs femmes, dont Paule. C'est moi qui lui avais suggéré d'engager Mademoiselle Baillargeon que je connaissais de par mon amitié pour les comédiens du Grand Cirque ordinaire, dont elle faisait partie. La veille, j'étais revenu à Montréal avec la directrice de production, ayant pour mission de ramener Paule sur le plateau de tournage pour une première scène. Nous devions prendre l'autobus tôt le lendemain matin, mais comme j'étais passé par le «Continental» dans la soirée, le bus nous fila sous le nez. Nous avons marché courageusement jusqu'à l'entrée du pont Jacques-Cartier et, rendu là, on a fait du «stop». Un premier automobiliste nous a fait rapidement traverser le fleuve et nous a amené sur la 20 jusqu'à la sortie menant à Sainte-Julie. Nous venions à peine de tendre nos pouces qu'une Impala noire de l'année s'est arrêtée et qu'on nous a invités à monter à l'arrière. J'ai reconnu immédiatement le célèbre chanteur des Sultans, Bruce Huard. Mlle Baillargeon ne connaissait pas. À l'époque, je n'avais pas encore pris Offenbach sous ma gouverne poétique et les Off's s'appelaient Bucket of blues ou Granpa. Je connaissais les Sultans, qui étaient devenus mes idoles après avoir vu à Sainte-Thérèse-de-Blainville un de leurs innombrables spectacles d'aréna. En passant, aucun autre artiste québécois, seul ou en groupe, incluant les Gerry Boulet, Offenbach, Charlebois, Dubois, Marjo, Reno, Vigneault, Corbeau, et même la Bolduc, personne n'a connu le succès hystérique et phénoménal des Sultans partout à travers le Québec, le nord de l'Ontario et le Nouveau-Brunswick. Toute proportion gardée, ç'a été aussi intense que pour les Beatles en Angleterre et en Allemagne à leur début. Les Sultans ont été l'âme et l'intense fierté du peuple des Canadiens-Français, comme l'ont été Maurice Richard et Guy Lafleur dans leur domaine. Bruce Huard et ses amis composaient des chansons originales aux qualités poétiques plus qu'audacieuses et délinquantes. Leurs musiques étaient la surquintessence de celles des Trois Accords, qui chantent en niaiseux des niaiseries sur des mélodies accrocheuses. Les Sultans avaient l'audace «d'être vrais» que leur conféraient la prestance, l'apparence et la voix de Bruce, qui partageait le charisme et la beauté physionomique de Jim Morrison, sans en avoir la lourdeur pessimiste. Les Sultans étaient à l'image des Québécois d'avant le «politically correct» et le multiculturalisme, ils étaient libres, audacieux, coquins et brillants. Je crois sincèrement que nous y gagnerions tous à connaître et reconnaître les Sultans, sans parler des Français et des Françaises qui en deviendraient complètement folles! En parfaits gentilshommes, Bruce Huard et son bassiste ou batteur, je ne me souviens plus, nous ont accompagnés, Paule et moi, jusqu'à Saint-Charles avant de s'en retourner vers Saint-Hyacinthe. Et nous tournâmes Entre tu et vous que vous pourrez sans doute voir sur Éléphant. En passant, Mme Baillargeon et moi sommes nus dans ce film, comme dans Vie d'ange! Tiens! Y'a quelque chose là.... |
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