La chasse spirituelle

Arthur Rimbaud - La chasse spirituelle

Par Maxime Catellier

Dernière mise à jour: 06-04-2009 | 09h45

Chaussé de ses bottes de sept lieues, Arthur Rimbaud demeure une figure incandescente que les livres arrivent rarement à saisir pleinement. Cette nouvelle édition de son œuvre poétique éclaire sa démarche dans toute sa splendeur.

De son visage fugueur, ses yeux passagers, sa force enfuie, nous n’avons pas fini d’essayer de percer le mystère. Sur cette photo d’Étienne Carjat, prise dans l’atelier du photographe, rue Notre-Dame-des-Champs, Arthur Rimbaud crève littéralement l’écran qui nous sépare de lui. Cet ange ou démon, qui a marqué l’esprit moderne par sa précocité sans failles, a bien failli nous échapper à jamais. C’était sans compter sur Paul Verlaine, ce frère spirituel que Rimbaud a voulu ramener à son «état primitif de fils du Soleil», qui a opiniâtrement défendu l’œuvre poétique de ce paysan fantasque et génial qui voulait «changer la vie», ne conférant à l’activité poétique qu’une force objective et sensible, éloignée de toute littérature.

Il est vrai qu’Arthur Rimbaud, âgé d’à peine 16 ans, avait tout du «monstre en herbe» et du «potache ivre» que Verlaine évoque dans la «Dédicace» qu’il lui consacrera beaucoup plus tard. Effrayant à la fois le milieu littéraire où Verlaine a gagné sa place, et le milieu familial où ce dernier a trouvé une rente, Rimbaud incendie les repères auxquels son nouvel ami avait cru pouvoir se référer. Il le fait passer de l’amoureux galant de La bonne chanson (1870) à l’extase rouge des Romances sans paroles (1874), et enfin de la foi absolument païenne de Sagesse (1881). Durant ces années tumultueuses (la Commune de Paris éclate en mai 1871, signant l’arrêt de mort du pouvoir impérial), Arthur Rimbaud et Paul Verlaine lieront leur destin et changeront à jamais le visage de la poésie moderne.

La Commune à pied


Rimbaud a-t-il participé à la Commune de Paris? Rien n’est moins sûr. Les seuls indices permettant de l’affirmer nous viennent de rapports de police de Londres et Bruxelles, et le signalement est on ne peut plus incertain. Il faut toutefois compter que ses fréquents allers-retours entre Paris et Charleville, à cette époque, n’excluent pas l’hypothèse qu’il ait de nouveau, en avril 1871, prit le bâton du pèlerin pour goûter un peu de la révolte qui florissait dans la capitale à ce moment-là. La distance qui l’en sépare, quelques 200 kilomètres, n’a rien pour l’arrêter. Ce marcheur infatigable compose à cette époque plusieurs poèmes célébrant la Commune, dont sa fabuleuse Orgie parisienne: «Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,/ Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau,/ Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,/ Un peu de la bonté du fauve renouveau». Celui qui écrit ces lignes n’a pas encore 17 ans. Il ne reviendra à Paris qu’en septembre, armé de son Bateau ivre, sur lequel lui et Verlaine embarqueront pour deux années d’un «drôle de ménage».

L’œuvre-vie


De son vivant, Rimbaud a fait publié quelques poèmes en revue, et un livre, Une saison en enfer, dont la presque totalité du tirage sera laissé chez l’imprimeur. Ce livre est une sorte de confession autobiographique dont le cœur est constitué de deux «délires» faisant le point sur son concubinage avec Verlaine (qu’il dépeint sous les traits d’une vierge folle aux prises avec un époux infernal) de même que sur son parcours poétique (qu’il présente comme une «alchimie du verbe»). Il évoque au tout début de l’ouvrage «quelques petites lâchetés en retard», qu’André Guyaux, qui dirige cette édition, assimile très justement aux Illuminations, ces poèmes en prose auxquels Rimbaud continuera de travailler jusqu’en 1875. Lui qui n’a jamais considéré la poésie comme de la littérature, anticipant la fameuse formule d’André Breton et Paul Éluard («La poésie est le contraire de la littérature»), s’embarque alors pour une quinzaine d’années sur les routes de l’Europe et de l’Afrique. Malade, il est rapatrié en France en 1891 et décède des complications d’une tumeur au genou, à l’âge de 37 ans.

Deux éditions de la prestigieuse collection de La Pléiade ont été consacré à Rimbaud. L’une établie en 1946, par André Rolland de Renéville et Jules Mouquet, l’autre en 1972 par Antoine Adam. L’une comme l’autre présente de graves lacunes, tant au niveau de l’établissement du texte que de sa chronologie. André Guyaux, synthétisant les travaux de toute la critique rimbaldienne, de Verlaine à Jean-Luc Steinmetz, offre une édition exemplaire qui fera date. Scindant son ouvrage en deux parties, Œuvres et lettres et Vie et documents, il nous permet d’appréhender à la fois l’œuvre et le silence littéraires de Rimbaud, dans une chronologie exhaustive où la correspondance et les nombreux documents (rapports de police, journaux intimes) viennent compléter un tableau des plus complexe. Ces Œuvres complètes deviendront vite un indispensable pour tout lecteur passionné par la fulgurance et la nécessité de cette œuvre-vie qui n’a jamais connu d’exemple.


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