CHRONIQUE DE JEAN BARBEAilleurs si j'y suisJean Barbe - Collaboration spéciale 03-03-2011 | 13h54
Alors que je m’apprêtais à publier mon premier roman, chez Boréal, en 91, Jacques Godbout m’avait dit: «Tout ce qu’on écrit, au Québec, sera lu en fonction de notre antagonisme souverainiste-fédéraliste. On y échappe pas.» C’était... décourageant. Voilà pas si longtemps, un roman québécois devait se dérouler au Québec, sous peine d’être ignoré. Sans trop savoir pourquoi, on était très fier de nous-mêmes, et on tenait à le dire. À moins que ça ne soit le contraire. Je veux dire, peut-être qu’on était pas très fier et qu’on tenait à le cacher par la fiction. Un peu à la manière de René Lévesque disant qu’on était «peut-être quelque chose comme un grand peuple», ce qui revient à dire qu’on est «peut-être pas» quelque chose comme un grand peuple. Et puis, si «Je est un autre», comme l’affirmait Rimbaud, pourquoi «nous» ça devrait absolument être nous? Sans doute était-il normal qu’une littérature encore à ses balbutiements se mette de l’eau froide dans le visage et relève la tête pour se regarder longuement dans le miroir de la salle de bain en se demandant «qui suis-je, où vais-je, dans état j’erre?», mais cette contrainte à la québécitude avait quelque chose de gossant. C’était l’époque de L’Ombre de l’épervier, et des Filles de Caleb, qui cartonnaient en librairie puis au petit écran. Le Québec était blanc, catholique, rural. Il continue de l’être, d’ailleurs, dans beaucoup de ces romans historiques qui racontent la vie des canadiens-français du Québec de jadis, des Portes de Québec de Jean-Pierre Charland au Goût du bonheur de Marie Laberge, et tous les romans de Micheline Lachance et ceux de Pauline Gill. Notre soif de romans historiques ressemble à une recherche d’identité et de reconnaissance, et il fut un temps où seul cela comptait, de dire qui nous sommes. Mais ça change.
Demain le mondeDimanche dernier, plusieurs centaines de milliers de québécois ont regardé la cérémonie des Oscars en souhaitant que la statuette du meilleur film étranger soit remise à Denis Villeneuve (un p’tit gars de Bécancour) pour un film québécois dont l’essentiel du récit se déroule au Liban et où le Québécois de souche tient un rôle parfaitement secondaire. L’automne dernier, le roman de Perrine Leblanc, probablement la plus grande surprise de la rentrée littéraire, a obtenu le Grand prix du livre de Montréal pour un roman qui se passe entièrement en Russie, avec des personnages russes, et pas l’ombre d’un pet de québécois de souche. Et je viens de dévorer avec beaucoup de plaisir la première partie (Porcelaine) de la trilogie de Michèle Plomer, Dragonville (éditions Marchand de feuilles), dont l’intrigue balance entre deux pôles, le Hong-Kong du début du vingtième siècle et le Magog contemporain. Une belle réussite de roman populaire littéraire. Ma seule déception est qu’il me faudra attendre l’an prochain pour en lire le tome 2. Ce sont des signes, sinon d’une maturité identitaire, du moins d’une maturité littéraire. Je ne dis pas que le roman historique est l’apanage d’un peuple enfantin. Je dis que la diversité des intérêts de nos écrivains fait plaisir à voir, et m’ouvre comme lecteur de vastes perspectives. On n'est pas un écrivain québécois parce qu’on écrit sur le Québec. On est un écrivain québécois parce qu’on habite au Québec et qu’on écrit des livres. Qu’il soit question de la Russie, de la Chine ou du Niger, de la France ou de l’Italie, des États-Unis ou du Vénézuela, qu’il soit né à Bécancour ou à Petit-Goave (comme Dany Laferrière) ou au Liban (comme Wajdi Mouawad), s’il vit au Québec, le Québec percolera plus ou moins à travers les phrases et les mots de l’auteur, et l’oeuvre pourra embrasser large et loin, elle sera toujours originaire d’un lieu et d’une culture. Notre identité deviendrait-elle à ce point solide, évidente, assumée, que n’avons plus besoin de la clamer et de la réclamer? Nous devenons peu à peu, écrivains québécois, d’étonnants voyageurs. Je nous prédis de belles années. |