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Cinq secondes - «Ceci n'est pas un roman policier» - Jacques Savoie
© Photo Jocelyn Malette
Jacques Savoie a bien failli mourir.
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CINQ SECONDES

«Ceci n'est pas un roman policier» - Jacques Savoie

20-03-2010 | 04h00

Cinq secondes, c’est le temps qu’il a fallu à Brigitte Leclerc, alias Julie Sanche, pour tuer le juge, l’avocat et le témoin, ainsi que le garde de sécurité du Palais de Justice, qu’elle avait désarmés, avant de retourner cette arme contre elle-même.

Cinq secondes, c’est tout le temps qu’elle a eu pour voir sa vie défiler devant elle et tenter d’en trouver le sens, les tenants et aboutissants, avant l’échéance fatale.

Ces cinq secondes fatidiques de conscience extrême d’une vie mal barrée qui s’est mal terminée s’étalent sur les 300 pages d’un roman palpitant, captivant et troublant de Jacques Savoie, intitulé, on l’aura deviné, Cinq secondes.

«J’écris toujours mes romans sur des valeurs qui leur servent de thème, explique l’auteur. Le thème de Cinq secondes, c’est le pardon.» Un pardon qui était au-dessus des forces de l’héroïne, qui meurt au tout début du roman, mettant fin à une vie marquée par le mensonge, la duperie, la trahison.

Si Jacques Savoie insiste que «ceci n’est pas un roman policier», Cinq secondes en a cependant toutes les apparences. C’est qu’il y a une logique, organique, qui préside au développement d’un tel roman.

«Pour traiter du pardon, il me fallait un geste impardonnable. Un meurtre est un geste impardonnable. Mais un meurtre appelle inévitablement un policier, qui va vouloir le tirer au clair.»

Ce n’est pas un roman policier donc, sauf que c’est l’histoire d’un flic qui enquête sur un meurtre. Le flic, Jérôme Marceau, travaille très fort à comprendre pourquoi Brigitte a voulu tuer le juge, son avocat et son ex-amant. Mais le lecteur n’a pas vraiment besoin de lui : la meurtrière nous raconte toute son histoire, à mesure qu’elle la revit, en accéléré, juste avant de mourir. Leurs récits s’entrecroisent.

À MONTRÉAL

Ce qui fait l’intérêt soutenu de ce roman, c’est d’abord la maîtrise avec laquelle Savoie nous mène à travers cette histoire compliquée, qu’il nous révèle, une tranche à la fois, comme on pèle un oignon.

Savoie joue avec le temps en virtuose, à travers les souvenirs hachurés de l’assassin et les projections intuitives du détective. Son flic est intéressant. Il est mulâtre. Il est aussi infirme. Pas très sûr de lui, ni de l’ascendant qu’il a sur ses collègues et ses patrons. Un solitaire, aussi maladroit avec les femmes que dans les intrigues politiques.

Et il y a plein de trucs accessoires qui donnent de l’étoffe, de la couleur au récit. L’enquête se déroule durant une grosse tempête de neige et de verglas à Montréal. La météo devient un personnage. La ville souterraine, et ses nombreux passages secrets, inconnus du public, jouent un gros rôle aussi.

De nombreuses intrigues secondaires viennent brouiller les cartes: magistrat corrompu, avocat pourri, police politique, racket de cartes de crédit, usurpation d’identité. C’est comme dans la vraie vie, quoi: pas évident de savoir ce qui se passe pour vrai.

Danser avec la mort

Jacques Savoie est un écrivain et un scénariste prolifique, mais professionnel. Il se tient à l’écart. «J’aime qu’on parle de ce que j’écris, pas de ce qui m’arrive.»

Mais, là, il a failli mourir. Une expérience qui change tout.

Choc post-opératoire violent, après une chirurgie lourde. Chute de pression extrême et subite. «Je suis en train de mourir. Je vois les médecins, les infirmiers qui s’agitent, fébriles, pour me sauver. Mais je suis détaché, j’ai du recul. Je suis conscient, mais j’observe tout cela avec détachement, comme au cinéma. Ils disent : on est en train de le perdre. C’est de moi qu’ils parlent.»

Une expérience de mort imminente, donc. Certains disent avoir vu une lumière briller au bout d’un tunnel, d’autres, avoir vu leur vie défiler devant leurs yeux. «C’était peut-être la morphine, peut-être que j’étais seulement stone», dit-il aujourd’hui.

Mais, quand même: frôler la mort, en visiter l’antichambre, puis en revenir. «Disons que c’est une expérience qui m’a marqué.» Le rôle d’un écrivain, dit-il, est d’utiliser l’anecdote, et d’essayer de l’élever à un niveau de sens supérieur. C’est danser avec la mort qui l’a fait réfléchir sur cette notion du pardon, et, donc, du jugement dernier.

LA PEUR DE LA MORT

Dans Cinq secondes, le flic mange un coup à la tête et pense mourir. Voici ce qui lui passe par la tête dans sa dernière seconde de conscience: «C’est le seul moment de la vie où il est impossible de se mentir à soi-même (...) C’est le jugement dernier, celui qu’on porte sur soi-même, parce qu’on est seul, parce que les autres ne sont plus là, et qu’il n’y a pas de raison de fausser la vérité. (...) Dans un monde où l’on ment comme on respire, la condamnation ne vient ni du ciel ni de l’enfer. Le châtiment est un soubresaut de l’esprit. Une leçon de la mémoire.»

En entrevue, Savoie poursuit: «C’est trop facile de laisser à quelqu’un qu’on ne connaît pas (Dieu, par exemple) le soin de décider si on a bien vécu ou pas.» La peur de la mort, c’est peut-être surtout la peur du jugement dernier, celui que le mourant doit porter, in extremis, sans possibilité de faux-fuyants, sur sa propre vie, l’ultime examen de conscience?

«J’ai échafaudé toute cette histoire pour en arriver à poser cette question-là.»

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