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André Brassard - Un artiste se livre
© Photo d'archives
André Brassard, l’homme aux 200 mises en scène.
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ANDRÉ BRASSARD

Un artiste se livre

Benoît Aubin
13-03-2010 | 04h00

«Une pièce de théâtre est un spectacle vivant. Elle a une vie, elle a une mort, et ceux qui ne l’ont pas vue ne la verront jamais.»

Ainsi parle André Brassard, l’homme aux 200 mises en scène. Il est une icône, un monument, un pilier de la Révolution culturelle québécoise des années 1970. Il est le père fondateur du théâtre québécois d’aujourd’hui.

Mais, voilà: «Il ne reste plus rien de mes mises en scène. J’ai écrit sur le sable, et la marée a tout effacé.» Alors, André Brassard (aujourd’hui en mauvaise santé, confiné dans un fauteuil roulant) a dicté ses mémoires à un jeune écrivain, Guillaume Corbeil, qui a eu la sagesse de l’écouter et la finesse de rendre sa voix avec justesse.

Mais il faut faire attention avec les images. Père fondateur... Brassard a certes été le premier metteur en scène professionnel du Québec. Il a révolutionné et défini la fonction, tout en formant des générations de jeunes à son école.

DÉFIER LES TABOUS

Mais, père? Brassard est homosexuel. «Pas très viril», précise-t-il. Il utilise lui-même le mot «tapette».

Brassard dit aussi qu’il voulait «être autre chose que madame Michel Tremblay», qui fut un amant, un ami, avec qui il s’est longtemps chicané, et dont il a signé à peu près toutes les mises en scène, jusqu’à tout récemment.

Cela a une importance: Brassard est de la génération qui a dû défier les tabous et qui est sortie du placard, amenant avec elle les travelos de la Main et les ménagères du Plateau, leur disant de relever la tête, eux aussi, pour regarder le grand monde dans les yeux.

Brassard est un érudit, qui connaît Euripide, peut citer Paul Claudel par coeur et discuter de théâtre avec les plus grands à Paris ou New York, mais il est resté le petit gars de Rosemont, qui sacre, fume, et boit du Dr Pepper Diète avec ses sandwichs au jambon.

Et c’est en cela, précisément, qu’il a été révolutionnaire. Tremblay et lui ont amené la langue populaire du Québec sur la scène. Cela ne se faisait pas avant.

«On ne voulait plus se contenter d’essayer d’imiter l’Europe pour montrer qu’on était corrects. On voulait s’approprier la grandeur du théâtre, dire au monde que nous, Québécois, on était dignes d’être montrés et entendus sur scène.»

SCANDALE

Cela fit scandale à l’époque. Le critique de La Presse a crié au scandale. C’était il y a 40 ans. On oublie vite. Brassard a vécu à plein la révolution (homo)sexuelle. Il s’est détruit et ruiné à la cocaïne: cela en soi est un récit intéressant, raconté avec une verve parfois crue.

Mais la valeur du livre vient de sa réflexion nourrie sur le rôle de l’artiste (trouver le dieu en soi pour le faire voir aux autres) et le processus de création (défier l’autorité, rejeter le confort des idées reçues, prendre des risques pour trouver la vérité.) Et surtout, aimer, plus que tout, sans compromis.

Ceci est plus qu’un livre sur le théâtre. Il parle de la vie, de l’homme. De nous autres.

Le mélange des générations

Brassard est écrit au «je», mais ce «je» n’est pas la personne qui parle. C’est la biographie d’un bonhomme rendu en fin de course, mais écrite par un autre, qui est encore aux études. C’est un livre de théâtre, mais qui parle surtout de la vie. Un riche mélange des genres, des générations, des points de vue.

Guillaume Corbeil sait écrire. À 29 ans, il a déjà publié un roman et un recueil de nouvelles. De la fiction. Mais travailler avec un personnage réel (un être difficile et exigeant comme André Brassard, ce metteur en scène adulé et redouté) était une tout autre paire de manches.

«C’était assez intimidant, je me sentais assez ti-cul devant lui et son oeuvre, à lui poser des questions sur des mises en scène fameuses, mais que je n’avais pas vues.»

La gloire, comme le théâtre luimême, est éphémère. Corbeil étudie présentement à l’École nationale de théâtre. Mais «je ne savais presque rien de lui, à part qu’il avait déjà dirigé l’École nationale de théâtre, qu’il était le metteur en scène de Michel Tremblay, et qu’il avait fait les Belles-soeurs. C’est à peu près tout.»

«Mais plus j’avançais dans le travail, plus je comprenais l’importance de cet homme, pas seulement pour le milieu du théâtre, mais pour le Québec tout entier», avance Guillaume Corbeil.

«C’est bien que ce soit quelqu’un de mon âge qui ait écrit ce livre. Cela a créé une espèce de relais intergénérationnel, qui va peutêtre empêcher cette mémoire-là de tomber dans l’oubli. Parce qu’il y a très peu de traces de son oeuvre.»

TRANSPOSER LA RÉVOLTE

Selon Corbeil, l’approche créatrice de Brassard est encore valable aujourd’hui, mais il faut l’adapter aux temps modernes.

«Son livre, c’est un appel à dire non. Toute sa vie, il a fait comme ça. Il a appelé à la révolte, en remettant en question tout ce qui était en place, comme on faisait dans les années 60», continue Corbeil.

«La révolte doit être transposée sur autre chose aujourd’hui. On ne vit plus dans un monde où il y a de gros modèles culturels rigides, comme à l’époque de Brassard, où il y avait le bon parler et le mal parler, et où on avait honte d’être des Québécois.»

Parfois, Brassard reproche aux gens d’aujourd’hui de ne plus brasser la cage comme dans son temps. «En fait, on est rendu ailleurs, et on brasse d’autres cages.»

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