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Olivia Tapiero - Explorer la folie
Jocelyn Malette
Olivia Tapiero vient de gagner le prix Robert Cliche.
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OLIVIA TAPIERO

Explorer la folie

Benoît Aubin
Le Journal de Montréal
07-11-2009 | 04h00
Dernière modification : 09h27
Chaque année, un jury décerne le prix Robert Cliche (doté d’une bourse de 5 000 $) à l’auteur d’un premier roman. Pour Olivia Tapiero, la lauréate de cette année, ce prix revêt une importance extrême. C’est qu’elle n’a que 19 ans.

«C’est énorme pour moi. Gagner le prix veut dire être publiée. C’est ce que je voulais, plus que tout», assure la jeune auteure, étudiante en lettres à l’Université McGill.

«Écrire, c’est ce que je veux faire. Ma façon d’habiter le monde, c’est écrire. Le fait de gagner ce prix et d’être publiée me fait assumer ma destinée: oui, je vais continuer à écrire, oui, il y a des gens qui publient et lisent ce genre de texte», dit-elle, avec une jubilation à peine contenue.

Il n’y a absolument rien d’autobiographique dans son récit qui raconte la descente aux enfers d’une adolescente anorexique et suicidaire.

«Ce ne sont pas des choses qui me sont arrivées. Je ne suis pas mon personnage, loin de là. Ce fut un travail littéraire; je l’ai pensé et développé comme une oeuvre de fiction.»

L’ISOLEMENT

Ce roman, elle l’a écrit «en trois mois d’écriture intensive, à longueur de journée». Puis, elle l’a retravaillé, de façon presque obsessive, virgule par virgule, dit-elle. «J’ai travaillé énormément sur la forme du texte. Ce n’est pas un jet impulsif, narcissique, intense.»

Elle continue: «À la base, j’avais un personnage. J’ai toujours été fascinée par le thème de ce qui arrive à un être humain qui est isolé, qui n’a pas de lien, et qui n’en veut pas.»

Son personnage, «c’est une jeune femme qui veut mourir. C’est non justifié, il n’y a aucune raison, c’est complètement gratuit, absurde. Le but n’est pas de trouver pourquoi elle en est rendue là, mais d’explorer ce qu’elle ressent, ce qu’elle fait pendant qu’elle y est».

NOUVEAU ROMAN

«L’authenticité dans la fiction est un paradoxe qui est important dans mon processus d’écriture. Il faut aller au fond des choses. Il faut plonger totalement et voir ce qu’il y a dans les tripes du personnage», relate la nouvelle primée.

«On dit de mon héroïne qu’elle est folle, mais à part son désir de mourir, il n’y a pas un diagnostic qui la dise malade. La folie est une maladie socialement déterminée. Sa définition change avec les époques, les cultures.»

La folie, dit Olivia Tapiero, se tapit en chacun de nous. Il suffit d’exagérer certains traits de comportement ou de caractère, et on y est.

«C’est une question d’emphase. Quelqu’un de très organisé peut vite passer pour un obsessif-compulsif. Quelqu’un de pas motivé peut devenir un dépressif, si on y met l’emphase voulue.»

Olivia Tapiero élabore présentement un prochain roman, dont la trame sera plus complexe, et «dont le personnage central sera à l’opposé de celui qui souffre dans Les Murs».

    Olivia Tapiero, Les Murs, vlb éditeur, 152 pages, 24,95$

Se laisser mourir

Olivia Tapiero est toute menue, timide, intense, articulée, et entièrement possédée par la littérature. Elle publie cette semaine son premier roman, remarquable et remarqué. Elle a 19 ans, et sa vie lui appartient désormais. Tout le contraire de son héroïne.

Son roman, Les Murs, est à des années-lumière des frivolités et des angoisses postféministes à la Sex and the City qui sont la marque de tant de jeunes écrivaines, ici comme ailleurs ces temps-ci.

Pour son premier roman, Olivia Tapiero a choisi un sujet autrement plus difficile et troublant, qui fait plus penser à La Métamorphose de Kafka qu’au Journal de Bridget Jones.

C’est l’histoire d’une adolescente qui a décidé de mourir. Le roman la découvre quand elle se réveille d’une tentative de suicide qui, à sa grande tristesse, n’a pas fonctionné.

Le roman la suit pendant quelques semaines où, ballottée d’un hôpital à l’autre, elle continue de refuser la vie, la nourriture, les avances, les contacts, et même l’amour qu’on lui offre. Toute entière absorbée qu’elle est dans le seul projet qui lui tienne à coeur dans la vie: y mettre fin.

LA DÉMENCE

Ce qui fait la force du récit est son point de vue, tout à fait original. Olivia Tapiero n’essaie pas de nous émouvoir avec les problèmes de son adolescente, ni de dénoncer les adultes, ou le système hospitalier, qui peinent à la comprendre, ou à la soigner.

Plutôt, elle nous prend par la main, et nous amène dans la tête de son héroïne. Elle nous fait suivre, et partager, la logique qui régit sa démence, et l’amène à l’impossible pour un organisme vivant: se laisser mourir.

Le roman capture très bien les excès (romantiques, philosophiques, narcissiques) de l’adolescence, cette fascination pour les extrêmes et l’absolu, que la vie et l’expérience viennent vite tempérer chez les adultes. Normal, Olivia Tapiero n’a que 19 ans.

Mais elle le fait dans une prose limpide, efficace, modérée, et sans effort apparent, qui ne s’obtient d’habitude qu’après de nombreuses années de travail et d’efforts.

À moins de jouir d’un talent exceptionnel.

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