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Jack Kerouac - Les cinquante ans de Sur la route
© Photo d'archives

JACK KEROUAC

Les cinquante ans de Sur la route

Par Manon Guilbert
Le Journal de Montréal
04-09-2007 | 09h57
Publié le 5 septembre 1957, Sur la route, de Jack Kerouac, fascine toujours autant et fait même l’événement de la rentrée littéraire américaine. Cette œuvre majeure de la Beat Generation, dont il avait inventé le nom, est une nouvelle fois rééditée en version originale.

Le roman mythique, qui se vend encore à quelque 100 000 exemplaires chaque année depuis sa publication, revient une nouvelle fois dans une version non expurgée et fait l’objet d’une exposition et, par ailleurs, on en est à la préproduction d’un film sur cette œuvre maîtresse de Jack Kerouac.

L’auteur l’avait écrit compulsivement en trois semaines. Stendhal, dit-on, a réussi à écrire son chef-d’œuvre La Chartreuse de Parme en 52 jours. Écrit sur un rouleau de 36 mètres de longueur de papiers japonais collés bout à bout, le roman donne l’impression de sortir tout droit d’un arbre.

Au terme d’un périple d’est en ouest aux États-Unis, Jack Kerouac a écrit ce roman qui devait bouleverser la littérature américaine. Écrit comme il s’agissait d’une improvisation de jazz, le texte de Kerouac raconte l’errance et la quête initiatique sur les routes américaines, dont la mythique Route 66, qui relie Chicago à Los Angeles.

GO WEST!
Sal Paradise, pseudonyme de l’auteur dans le livre, est accompagné dans son périple de Neal Cassady, appelé pour les besoins du livre Dean Moriarty. Ils font de l’auto-stop et rencontrent des personnages comme Allen Ginsberg et William Burroughs, deux autres bonzes de la Beat Generation. Avec eux, tout au long de ce récit qui a fait rêver la génération des années soixante, il partage l’euphorie, la dépression, les réflexions. Ensemble, ils refont le monde en s’envoyant quelques bouteilles de mauvais alcool et en fumant des pétards. Ils ouvrent la voie à la libération sexuelle et rejettent tous les carcans.

Sur la route a été publié six ans après que Kerouac l’eut écrit et il a été expurgé des chapitres jugés audacieux portant sur des relations homosexuelles ou décrivant des parties de jambes en l’air avec des jeunes filles.

On a changé des noms et corrigé le style en ajoutant des mots et des ponctuations jugées nécessaires. Cette fois, on ne fait aucune coupe et on n’emploie aucun pseudonyme. La censure se lève enfin sur les écrits d’un romancier qui n’en a jamais été touché.

UN LIVRE, UN FILM
Les éditions Viking, aux États-Unis, publient pour ce 50e anniversaire la version originale, que Kerouac avait écrite sur le rouleau, la version corrigée et lue depuis un demi-siècle et un essai inédit de Kerouac.

Le rouleau de Sur la route a été acheté en 2001 par un collectionneur pour 2,4 millions de dollars. En novembre, il sera exposé à la New York Public Library, après un arrêt à Lowell. Par ailleurs, le cinéaste brésilien à qui on doit la réalisation de Carnets de voyage, sur la vie de Che Guevara, a choisi de faire un film sur ce pionnier de la Beat Generation.

La production est assurée par American Zoetrope, société de Francis Ford Coppola, détenteur des droits du roman depuis 1968.

Le Beat du Québec, le Jazz de l'Amérique

Son père lui disait toujours: «Ti-Jean, n’oublie jamais que tu es breton…» Jean-Louis Kerouac était pourtant né de parents québécois. Son père, Léo, venait de Saint-Hubert, en Gaspésie, et sa mère, Gabrielle, de Saint-Pacôme, dans le Bas-du-Fleuve. Le Petit Robert lui a donc donné une origine bretonne… sans rappeler celle de ses parents. Mais pourquoi s’en offusquerait-on? Jacques Brel est bien le plus français des Belges et Jack Kerouac, l’un des plus grands romanciers américains des années 1950!

Pourtant, il n’a jamais renié ses racines et revenait régulièrement chez sa mère pour déguster ses cretons, sa tourtière et son ragoût de pattes de cochon. À Lowell, au Massachusetts, Jack Kerouac a parlé français à la maison jusqu’à 18 ans. Lorsqu’il entra à la petite école, à six ans, il ne parlait pas un mot d’anglais.

Lorsqu’il a atteint la maturité, au terme de ses longues escapades en Amérique, il revenait chez sa mère, avec qui il se soûlait copieusement, et leurs discussions orageuses, dit-on, comportaient leur lot d’injures et de sacres bien croustillants tout droit sortis du patois canadien-français.

NOUVELLE-ANGLETERRE
Jean-Louis ou Jack est né en 1922 à Lowell, une petite ville de Nouvelle-Angleterre de parents canadiens-français. En 1957, il publie Sur la route, qui véhicule le message antimatérialiste du mouvement beatnik.

Jack Kerouac, selon plusieurs spécialistes de ce mouvement social et culturel, est un Canadien errant marqué par la diaspora canadienne-française du continent américain.

Bien que l’auteur n’ait jamais considéré que Sur la route était son roman le plus important, on le qualifie comme le premier grand roman de la route américain.

Daniel Poliquin, interprète à la Chambre des communes, à Ottawa, et traducteur de deux de ses romans, s’est intéressé de près au mythe Kerouac. Pourtant, il dit d’emblée: «Il ne se passe rien tout au long du livre, sinon qu’il fait du stop, qu’il rencontre des gens.

Jack Kerouac a été très surpris de son succès et de la fascination de milliers de gens. Il a inspiré plus d’un jeune à prendre son sac à dos et à partir vers d’autres horizons. Il a donné le goût du voyage et de la lecture. Sur la route a été en quelque sorte aussi important que L’Étranger, d’Albert Camus, sans en avoir pourtant la même portée philosophique. C’est un roman existentiel à une époque où le monde se transformait.»

LE MONDE CHANGE
Daniel Poliquin se souvient de cette jeune femme qui, en refermant le livre, a choisi de quitter sa ville, Charlesbourg. Elle n’est jamais revenue… Et ce n’est pas le seul exemple, cette fascination habitait toute une génération.

«La valeur de ce roman, spécifie Daniel Poliquin, est qu’il est écrit par un musicien. C’est un rare roman composé en écriture automatique. On y sent le rythme, le beat envoûtant du jazz. À cause de son format télétypé, il a été refusé par un éditeur qui ne savait que faire avec ce gros rouleau.

Six ans plus tard, il a été édité avec le succès immédiat que l’on connaît.» Pour les beatniks et pour les hippies qui sont venus après, Sur la route est un livre-culte au même titre que Le Loup des steppes, de Herman Hesse.

«Il a inventé le mot beat, qui, pour lui, catholique convaincu, intéressé par la spiritualité et les religions orientales, voulait aussi dire béat, comme béatitude et contemplation.»

Daniel Poliquin s’est intéressé à Jack Kerouac en le retrouvant dans ses textes. Il y a retrouvé de longs passages en français. Selon lui, Kerouac a tracé le chemin à un grand nombre d’écrivains québécois, dont Michel Tremblay, Hubert Aquin et Claude Jasmin, qui ont utilisé le joual dans leurs œuvres sans plus se soucier de l’intelligentsia.

PURETÉ DE LA LANGUE
«Kerouac clamait toujours que notre langue est beaucoup plus pure que celle que l’on parle en France…Il a été un phare et a déclenché le mouvement joualisant dans la littérature québécoise.»

Lorsqu’on l’a vu en 1967 à l’émission Le Sel de la semaine, qu’animait Fernand Séguin, plusieurs ont trouvé en lui un porte-parole auquel on pouvait s’identifier. Le français dans sa littérature est comme une langue fantôme.

Daniel Poliquin suggère qu’en anglais, puisqu’il venait d’une autre langue, il n’avait aucune inhibition. Il n’a jamais eu peur des mots. Jack Kerouac fait partie de la lignée des coureurs des bois, comme un bon nombre de Québécois, qui se différencient des grands sédentaires. Il était très fier de son patrimoine et il ne se privait pas très longtemps des plats du terroir cuisinés par sa mère à chacun de ses retours.

Aux États-Unis, en Europe, Sur la route est toujours un best-seller. Il a été traduit en 16 langues. «Il donnait une belle image, commente Daniel Poliquin. Il faisait beaucoup de références sur le Québec. Il idéalisait son pays d’origine.»

Plusieurs artistes québécois ont trouvé chez lui un père. Daniel Poliquin ose quelques noms: Jacques Poulin, Louis Hamelin, Victor-Lévy Beaulieu, Pierre Flynn, Richard Séguin, qui profitent, à leur façon, de cet héritage.

Du 4au 8septembre, à Lowell, écrivains, poètes, musiciens se donnent rendez-vous pour faire revivre l’âme de Jack Kerouac. Le musicien David Amram, les écrivains Ken Janjigian, Larry Carradini, J.D. Scrimgeour, George Wallace, Dave Robinson, Cesar Sanchez Beras, Jay Atkinson, Paul Marion, Mark Schorr et Peter Loosigian rendent hommage au père de la Beat Generation, qui continue toujours de les inspirer.

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