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Choix du ici : Livre - Amour sans amour

CHOIX DU ICI : LIVRE

Amour sans amour

Par Maxime Catellier
17-01-2008 | 09h35
Roman qui fit sensation lors de sa parution en anglais en 2006, Vandal Love devait s’offrir le luxe d’une traduction en français digne de ce nom. C’est ce que Normand de Bellefeuille a immédiatement pressenti à sa lecture, happé par le souffle et l’imaginaire fabuleux de ce jeune américano-gaspésien qui raconte en un peu plus de 300 pages l’épopée fulgurante d’une diaspora québécoise incarnée par un colosse perdu dans les grands espaces de l’Amérique du Nord, un cadavre à sa besace, une langue arrachée peinant à reconquérir sa voix perdue.

Car si les thèmes bien évidents de l’exil et du déracinement sont présents et chargés des monstres de la perte d’identité et des repères flous qui devaient servir à nous diriger sur ces flots intempestifs qui nous séparent de la proverbiale «place au soleil» à conquérir, c’est à travers un amour vandal, un amour destructeur et incapable de se nommer que D.Y. Béchard nous prend aux tripes et invente cette histoire qui ne s’invente pas, ce conte réaliste dans sa merveille, monstrueux dans sa beauté, et qui parvient à cartographier l’âme québécoise.

Car du Maine à la Virginie, de la Nouvelle Orléans à la Louisiane, plus de la moitié de la population du Québec s’est fondue à l’espace américain, de la moitié du XIXe siècle à la Grande Dépression, pour le meilleur et pour le pire.

«Pour moi, c’était de montrer le processus par lequel nous oublions nos racines, pour les rechercher ensuite, dit-il. Cet amour destructeur qui nous pousse à les retrouver. Comme les Vandales dévastant l’Europe pour aller conquérir l’Afrique du Nord, et disparaissant ensuite.»

Jude, le personnage-phare de la première partie du roman, est un colosse gaspésien né dans une famille dysfonctionelle se partageant entre nains et géants. De grands gaillards faits pour les travaux des champs, et de frêles personnes ne survivant pas aux hivers. Une allégorie que Béchard file avec force tact et, en plus cette langue qui sait raconter des histoires.

«L’imagination de nos grands-pères était celle de la terre, dit-il. Ils n’avaient pas le choix, car ils n’avaient pas mots. C’étaient des gens qui construisaient le pays. Et les avortons sont ceux qui ne sont pas capables de survivre comme ça. Car le monde change. Les avortons sont faits pour aller vers l’avenir. Ils cherchent le secret des autres cultures. Ils cherchent d’autres réponses.»

«Mon père a quitté le Québec avant la Révolution tranquille, confie-t-il. Les histoires qu’il me racontait sur le Québec étaient incroyables: on ne fait rien que se battre, tout le monde est pauvre, on va à la pêche, on travaille sur la Côte-Nord, on travaille sur les chantiers. L’image que j’avais dans ma tête est celle d’un enfant de six ans. Pour moi, c’était un pays de géants. Des gens qui coupent des arbres toute la journée et les transportent sur leurs épaules. Pleins d’images comme ça.

«Et quand je suis devenu plus âgé, j’ai compris, mais je n’ai pas oublié ce Québec imaginaire que je m’étais construit. Mais il y avait aussi une part de vérité. Si je prends l’anneau de mariage de mon grand-père et que j’essaie de le mettre à mon doigt, ça ne touche même pas ma peau! Et pour son 70e anniversaire, mes oncles lui ont acheté un bateau. Et les quatre frères le portaient, car c’était un bateau assez lourd. Puis, mon grand-père arrive, et il prend le bateau d’un seul bras, et le traîne jusqu’à l’eau, en fumant sa pipe!»

Ainsi, livrant à travers les lignes de force de son histoire certains échos le rapprochant d’un réalisme magique à la Garcia Marquez, Béchard ne crée pourtant pas de créatures fantastiques. Il n’y a pas non plus de rituels mystérieux, mais simplement une façon de nous présenter ses personnages plus grands que nature en laissant toujours une part d’inexplicable qui se dévoile peu à peu dans la filigrane du récit. Une lecture déroutante, haletante, d’un jeune auteur qui a tenu promesse sans même s’être fait attendre.

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