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© Hugo-Sébastien Aubert - Le Journal de Montréal |
Janette Bertrand |
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JANETTE BERTRAND
Le goût de surprendre
Manon Guilbert
Le Journal de Montréal
07-04-2007 | 04h06
«Il n’y a rien de pire que ça. Est-ce que les lecteurs vont aimer ça? Je ne devrais pas le feuilleter… Je
n’aurais pas dû écrire ça comme ça. La fin? Est-ce que vous aimez la fin?» Janette Bertrand a
mal dormi, a des papillons au creux de l’estomac.
Le Bien des miens, son premier roman, sort à
peine de l’imprimerie et du coup, elle se sent bousculée, déséquilibrée entre deux émotions.
Lorsqu’elle entrebâille la porte de son appartement pour me laisser entrer, on devine, dans un bref moment, toute sa fébrilité. Janette Bertrand, qui en a pourtant connu d’autres, dissimule mal les effets de sa nervosité. Dans son appartement juché dans les hauteurs d’un gratte-ciel du centre-ville de Montréal où elle a pendant les dernières années travaillé
et retravaillé les pages de ce premier roman, elle est aujourd’hui un peu désemparée. Entre ses mains, elle tient Le Bien des miens dont les premières copies s’empilent sur son bureau.
«Pourtant, dit-elle, je reconnais bien ses
symptômes-là. Ça me fait la même chose
chaque fois que j’écris une dramatique. J’ai
vécu ça aussi quand j’ai écrit ma biographie.
C’est normal. Je me dis: j’écris pour les
autres. Je m’inquiète de voir s’ils vont aimer.
Tout ça, c’est fatigant mais l’fun!» affirme-telle,
se redonnant du coup un peu de contenance.
La barre haute
Lui reviennent en même temps les conseils de sa vieille amie Janine Sutto, qui la poussait à passer à autre chose quand le travail avait été achevé et présenté.
«J’avoue que je sens cette fois la barre bien haute, dit-elle. Après le succès de la biographie,
qui au-delà de mes espérances a vendu plus de 200 000 copies, je sais qu’on m’attend.
«Par ailleurs, j’ai 82 ans, j’ai du métier, on me connaît. J’ai fait une famille de tous ceux qui m’ont suivie à travers toute ma carrière. Ce sont des gens qui m’aiment. Je veux les surprendre encore. Ils m’attendent. Ils ont le droit d’être exigeants à mon endroit, ils m’aiment.»
Mais Janette Bertrand, on le sait, sait raconter une histoire. Elle a écrit quelque 54 heures de dramatiques pour la télévision. Quelle famille, L’Amour avec un grand A, Grand-papa, Toi et moi lui ont permis d’acérer sa
plume. Elle enseigne maintenant l’écriture dramatique.
«C’est pas difficile! dit-elle. Je sais comment
faire ça. Je suis l’une des rares Québécoises
qui ont toujours vécu de l’écriture. Qui
d’autre peut dire ça?»
La confiance
Pourtant, il a fallu que Carole Levers, son
éditrice au moment de la rédaction de sa biographie,
lui fasse réaliser à quel point elle
écrivait comme une romancière. La narration
de sa vie l’a poussée jusqu’à la fiction. Cette
dame, pour qui Janette Bertrand a le plus profond
respect et qui nous a quittés depuis, a
donné à l’auteur ce qui lui manquait plus que
tout: de la confiance en elle.
«Souvent, on n’a qu’à me dire t’es bonne
pour faire ça et je le fais. Je ne me lancerais
pas toute seule. Je n’ai pas suffisamment
confiance en moi.»
La famille est son laboratoire
Le titre lui est arrivé en cours de route, au hasard d’une phrase.
Elle en a aimé la sonorité. «Le Bien des miens, c’est bon, non?»
Janette Bertrand, une fois encore, s’est
penchée sur ce qu’elle connaît plus que
tout: la famille. Tout au long de sa vie
d’écriture, elle en a fait son laboratoire.
«La famille, dit-elle, c’est un microcosme de
la société. On y rencontre de tout.
Toutes les passions y déferlent.»
Depuis longtemps, elle imaginait camper
son action romanesque au sein
d’une famille propriétaire d’une grosse
compagnie. Germaine, femme entrepreneur
de 80 ans, mène avec une main de
fer sa compagnie de produits naturels
Familia, ses enfants et ses petits-enfants.
Dans ce contexte, tous les
rebondissements sont possibles et
Janette Bertrand, qui a le droit de vie ou
de mort sur chacun de ses personnages,
ne s’en prive pas.
«J’ai toujours été fascinée par les compagnies
familiales, se souvient-elle.
Quand j’étais petite, mon père possédait
une petite mercerie au coin d’Ontario
et Frontenac, J.A. Bertrand et frères.
Ça s’est mal terminé. Mon père disait
qu’il ne fallait jamais mêler la famille et
l’argent. Dupuis et frères, vous vous
souvenez, c’était aussi gros qu’Eaton.
Ça s’est évanoui, aussi. Comment se
fait-il?»
Dès que l’argent est en jeu, les passions
sont exacerbées. Le terrain était
fertile pour camper ses personnages.
En écrivant, Janette Bertrand a imaginé
une structure d’écriture originale où
elle épie ses personnages. Chacun
d’entre eux transporte avec lui ses pensées
et leur complexité. L’auteur a choisi
de reproduire leurs réflexions intimes
et contradictoires.
Dans la tête
«Je m’étais rendu compte, explique-telle,
que tout ce qu’on dit dans nos têtes
n’est pas nécessairement ce qu’on ose
dire tout haut. Souvent c’est très dur, on
se censure pour ne pas dire à la fille en
face de soi: t’as donc bien grossi! On lui
dit: t’es belle! On est bon et méchant à
la fois. On est généreux et pingre. On est
tout ça!»
Germaine la protagoniste n’emprunte
rien à son auteur – Janette Bertrand
rassure tout le monde qui serait tenté
de croire le contraire. Aucun de ses
traits de caractère ne lui ressemble.
Directive, contrôlante, elle veut à tout
prix et malgré eux le bonheur de ses
enfants. Elle les aime trop et n’a aucune
idée des mécanismes du «lâcher prise».
«Dans les romans, il n’y a pas beaucoup
d’héroïnes de 80 ans, dit-elle. Ces
femmes ne sont plus ce qu’elles étaient.
On vit de plus en plus vieilles, continue-t-
elle en citant son ophtalmologiste qui
soigne quelque 15 centenaires en très
bonne santé. Elles sont toujours actives
dans la société. Ça me tentait de choisir
une femme de cet âge pour parler de la
famille.»
Du haut de l'échelle
Janette Bertrand, qui vient de voir
naître une deuxième arrière-petite-fille
il y a quelques jours à peine, sait qu’elle
peut jeter un regard aiguisé sur la
structure familiale.
«Je ne sais pas si c’est la vision du haut
de l’échelle ou si ce sont mes profondes
racines qui me permettent d’en faire
une analyse. De toute façon, je crois que
mon âge et mes expériences aident pour
inventer tous mes personnages.»
Le Bien des miens est d’abord et avant
tout une histoire. Janette Bertrand se
défend d’avoir tenté d’y mettre un message
autre que celui de l’amour.
«Je pense, conclut-elle, que c’est un roman sur le lâcher prise. J’ai voulu démontrer que l’enfer est pavé de bonnes intentions. On souffre tous de ne pas recevoir l’amour qu’on voudrait. Malheureusement, il n’y a pour aucun de nous de mode d’emploi.»
Tenir le lecteur en haleine
Janette Bertrand a fait éclater tous les records en vendant quelque 200 000 exemplaires de sa biographie Ma vie en trois
actes. Au Québec, on n’avait jamais vu pareil exploit.
Dans les Salons du livre, on l’interroge, on la pousse à écrire encore quelque chose d’aussi passionnant.
«Mais je n’ai qu’une vie à raconter!»
disait-elle pour s’en sortir.
Il y a deux ans et demi, elle a néanmoins
été attentive aux commentaires
de son éditrice Carole Levers,
qui jusque sur son lit de mort l’a encouragée à se faire romancière.
Elle a dressé un plan, inventé des personnages qui n’ont, affirme-t-elle, rien de commun avec elle ou ses proches mais qui sont fabriqués d’un peu de tout ce qu’elle a observé tout au long de sa vie.
«On est fait de ce qu’on a vu, lu et vécu, dit-elle. Un écrivain est une éponge. Il absorbe tout ce qu’il voit et entend et le redonne. Il faut que ses personnages soient plus grands que nature et que l’action garde le lecteur en haleine. Je crois que mon
livre est un page turner. C’est le métier qui fait ça!
«J’avais quelque chose à dire, explique-t-elle. Je ne me suis pas posé la question si ça allait marcher, si ça allait faire une bonne pièce de théâtre ou une bonne série de télévision, j’ai écrit.»
Encore une fois, elle s’est laissé emporter par une histoire qui
chaque matin, pendant deux ans et demi, a exigé qu’on la peaufine et
qu’on exploite ses multiples filons.
«Je n’ai pas voulu que ce soit littéraire. Je ne voulais pas de descriptions à n’en plus finir. Je voulais
d’un livre que moi-même j’aurais aimé lire en amenant le lecteur vers
des réflexions et des remises en question.
«Je recommencerai. J’appréhende déjà l’été car je n’ai jusqu’à maintenant aucun projet d’écriture. Je ne me vois pas sans écrire. Je l’ai toujours fait, je suis habituée. Il me faut cette partie de création. J’ai ce besoin de m’exprimer qui est plus fort que
tout. M’arrêter? Pourquoi, puisque j’aime ce que je fais?»