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Canoë rencontre - Le  Montréalistan de Fabrice de Pierrebourg

CANOË RENCONTRE

Le Montréalistan de Fabrice de Pierrebourg

Entrevue réalisée par Martin Morin
29-03-2007 | 12h59
Le journaliste Fabrice de Pierrebourg s’est fait plaisir en écrivant Montréalistan: Enquête sur la mouvance islamiste. Sujets brûlants de l’actualité, la montée de l’intégrisme musulman et les rapports qu’entretiennent les communautés entre elles ont fait couler beaucoup d’encre. En rencontrant des intervenants directement liés au phénomène, l'auteur tente d’apporter non pas des solutions, mais un éclairage nouveau à ces changements sociaux qui se passent chez nous, à Montréal. Canoë l’a rencontré.

Pourquoi écrire un tel livre maintenant?

À la base écrire un livre, c’était pour moi un fantasme de journaliste. Puis j’aime bien faire des dossiers, fouiller des sujets. Et je trouvais que c’était un sujet idéal à fouiller, qu’il y avait matière à faire un livre; un livre qui soit à la fois grand public mais informatif quand même.

Montréal serait-elle rendue au même niveau que Londres, en Angleterre?

Pas au même niveau, dans le sens où il n’y a jamais eu d’imam qui appelle au meurtre dans les rues de Montréal. Mais on se rend compte – et j’ai encore eu des témoignages aujourd’hui dans la communauté – de ce que j’appelle une mouvance islamiste qui est en train de s’implanter ici sous différentes formes, et ça fait depuis un certain nombre d’années qu’elle est bien ancrée ici.

Vous invitez les musulmans modérés à réagir, à parler en leur nom.

Ce n’est pas évident. C’est une communauté qui n’est pas homogène, qui n’est pas unifiée et qui n’a pas de clergé. Si on parle vraiment de la communauté qui est pratiquante. Il n’y a pas de clergé dans l’Islam, il n’y a pas de structure hiérarchique. On le voit dans le cas de l’Imam Jaziri. C’est quelqu’un qui est articulé, qui passe très bien, qui répond aux appels des journalistes. Donc du coup, il s’est imposé comme le porte-parole de la communauté.

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Et il y a beaucoup de gens qui disent que dans la communauté tout le monde n’est pas pratiquant. Et chez ces pratiquants-là, tout le monde ne se reconnaît pas non plus dans les interlocuteurs qu’on voit tout le temps dans les médias. Sauf que ce n’est pas évident non plus de dire «comment on peut sortir, même si on est modéré, en disant je suis moi aussi le représentant des modérés»? Alors je pense que tout le monde a un examen de conscience à faire, mais je pense que ce n’est pas simple à régler non plus.

Vous citez une vingtaine de noms dans ce livre; des musulmans qui ont habité ou qui habitent Montréal. Est-ce ces gens étaient au su que vous écriviez un livre à «leur» sujet?

Les vingt dont je parle, ce sont des cas qui sont connus, qui sont publics. Ce sont des gens qui ont été d’une façon ou d’une autre exposés publiquement. Donc moi ce qui m’a intéressé, c’est que ce sont des gens qui ont tous comme point commun d’avoir habité Montréal ou d’habiter encore Montréal. Donc l’idée c’est que je voulais refaire un peu leur parcours. On a entendu parler d’eux de façon sporadique depuis 10 ans, mais je voulais vraiment faire comme une sorte de bottin et dire aujourd’hui où ils sont, ce qu’ils ont fait depuis qu’ils ont été condamnés. Donc je ne les ai pas dénoncés à la vindicte populaire. Quant aux autres, ceux qui m’ont donné des entrevues, ils savaient que je faisais un livre. Je ne suis pas la CIA, je n’ai pas usé de torture. Blague à part, ce sont des entrevues et moi j’ai aimé faire ce travail-là. Parce qu’en tant que journaliste on adore rencontrer les gens, donc j’ai aimé les écouter. J’ai aimé entendre leurs arguments. Et ce que je voulais, c’était de mettre en balance la vision d’un côté de la clôture, qui était la vision des policiers des services de renseignements qui n’est évidemment pas la même que la leur.

Parce que vous donnez quand même les deux côtés de la médaille.

C’est ça. C’est pour ça que quand je vois beaucoup de gens qui commencent à s’énerver je leur dis «lisez-le d’abord.» Je pense que j’ai fait un travail équilibré. Je n’ai pas fait un bouquin qu’à partir de documents secrets ou d’entrevues avec la version officielle.

Seriez-vous tenter de faire du livre un documentaire?

Le problème c’est qu’il me faut du temps. Il y a des personnages là-dedans qui sont des personnages de romans. Et il y a beaucoup de chapitres et de personnes qui auraient pu faire l’objet d’un livre. La vie de Fateh Kamel par exemple est une vie incroyable. S’il acceptait, il y aurait de quoi faire un documentaire ou un film.

C’est celui qui est maintenant chauffeur de taxi à Montréal.

C’est ça. Sa vie est rocambolesque. À mon avis, c’est le personnage le plus emblématique à Montréal pour X raisons. En plus il a une tête… il y a de quoi faire plusieurs enquêtes. C’est sûr que j’ai été obligé de sacrifier beaucoup de documentation parce que c’était comme des boîtes de Pandore. Plus j’ouvrais et plus il y en avait. À un moment donné il faut s’arrêter si on veut que le livre sorte! Mais jusqu’au dernier moment j’ai essayé de le mettre d’actualité, mais à chaque fois l’actualité vous rattrape. Si je prends le cas d’Adil Charkaoui, j’avais à peine fini le livre que la Cour suprême renversait toute la politique de certificat de sécurité. Donc il y avait matière encore à le rappeler, mais j’en finissais plus. À un moment donné je me disais qu’il faut s’arrêter quoi.

Le Journal a beaucoup misé sur le dossier des accommodements raisonnables. Vous n’êtes pas en faveur de ceux-ci.

La plupart du temps je considère qu’on peut s’accommoder entre gens raisonnables et accommodants. Je trouve que bien souvent – et d’ailleurs la plupart des musulmans vont vous le dire – la plupart s’arrangent très bien. Le problème c’est quand ça devient un instrument de chantage, ou qu’on s’en sert toujours avec une arrière pensée. Je pense que la plupart des musulmans sont effarés de voir qu’il puisse se passer des choses comme ça, parce qu’ils savent très bien que ça ne joue pas en leur faveur. Et puis je considère qu’en plus il y a un effet pervers là-dedans; c’est qu’au bout d’un moment, la population va commencer à être en furie. Ça commence déjà. Et on en arrive à des réactions épidermiques d’un côté comme de l’autre. Donc ce n’est pas un bon service qu’on rend.

C’est sûr que tout ça rajoute un peu le focus sur la communauté musulmane. Malheureusement on y est pour rien, ils y sont pour rien. Mais c’est eux effectivement qui sont sur le radar en ce moment. Parce qu’il s’est passé plein de choses, parce que c’est eux qui sont les plus actifs. Moi je dis que chaque communauté, chaque religion, chaque mouvement politique a toujours été dans l’actualité à un moment donné parce qu’il y avait une frange qui était plus activiste. Et ce que je dis dans le livre, c’est que peut-être que d’ici trois, quatre ans on parlera beaucoup moins des musulmans, on s’intéressera beaucoup moins à toutes ces affaires-là, puis ce sera peut-être les environnementalistes qui vont se faire connaître à travers des actes plus violents. Est-ce qu’on en parle trop où est-ce que c’est vraiment ce qui se passe en ce moment? C’est difficile de savoir.

Regardez Hérouxville. On en a beaucoup parlé, ça a traversé l’Atlantique. Ils ont pris cette décision-là eux-mêmes. Pourquoi? Peut-être qu’à force de voir ça dans les médias… Je pense que c’est le serpent qui se mord la queue.

Mais moi, je n’ai pas écrit un livre contre les musulmans, ce n’est pas un livre islamophobe. Mais j’en reviens toujours à la même chose, c’est quand même pertinent: il n’y avait aucun livre qui avait été fait sur ce problème-là à Montréal. Or, il y a quand même une vingtaine de montréalais minimum qui ont été impliqués dans ces dossiers. On peut toujours dire que ce sont des erreurs judiciaires ou que c’est faux, mais je trouvais que c’était quand même intéressant de se pencher sur la question.

Pourquoi Montréal ferait-elle l’objet d’un attentat terroriste?

Pourquoi pas? Moi je dis de façon provocante qu’un attentat, c’est un show. De toute façon c’est une mise en scène. Et les groupes qui font des attentats, c’est fait pour qu’on parle d’eux. C’est toujours une mise en scène. Montréal est connue dans le monde entier, c’est une ville touristique, etc. Je ne dis pas que ça va arriver, je dis qu’il ne faut pas non plus penser que ça n’arrivera jamais. Les gens qui allaient à Bali en vacances, ils n’imaginaient pas qu’un jour ils allaient être les victimes d’un règlement de compte entre une frange radicale islamiste et le gouvernement australien, parce que finalement ça visait l’Australie.

À Londres, qui est une société très ouverte, il y avait un imam qui prêchait vraiment de façon très dure dans la rue. Tout le monde le laissait faire. Ça ne les a pas empêchés non plus d’être frappés, d’accord. Il y avait la politique, le fait que les Anglais étaient partie prenante dans la guerre en Irak. Mais on oublie que nous, on est présent en Afghanistan et puis que la mission ne plaît pas. Moi je parlais avec ces gens-là; il y a des gens qui sont gênés, qui sont même choqués de voir la présence militaire canadienne en Afghanistan. Vous avez eu cet été la guerre au Liban. Je sais que ça a fait beaucoup monter la tension, parce qu’on trouvait que le gouvernement conservateur manquait d’empathies envers les victimes libanaises du conflit, et ça c’était un fait.

Il en suffit que trois ou quatre, quelqu’un qui est mal à l’aise déjà, qui se sent un peu opprimé; des problèmes de discrimination à l’embauche, et puis vous rajoutez un ou deux imams peut-être un peu plus radicaux, et on ne sait jamais ce qui peut se passer. Et le côté sympathique des Montréalais ne fait plus le poids face à ça.

Il y a 120 000 musulmans déclarés à Montréal depuis le dernier recensement. Même si 99,9% sont des gens très sympas, bien intégrés qu’on voit tout le temps dans la rue, il suffit que quelques individus pour mettre le désordre. J’espère que ça n’arrivera jamais.

C’est un sujet qui était absent de la dernière campagne électorale.

Je pense que les gens sont bien embarrassés. Dès qu’on touche à ce sujet-là, c’est sensible. On pourrait très bien faire un livre sur la mafia italienne, il n’y a pas de problème. Vous pouvez parler des felquistes, les québécois ne vont pas monter aux barricades. Vous pouvez faire un livre sur les corses. Mais les accommodements raisonnables, je pense qu’il faudrait légiférer et c’est tout mais je crois aussi beaucoup à la discussion. Ce qui n’est pas bon c’est quand on s’en sert comme moyen de pression, comme outil politique d’un côté ou de l’autre. Et le problème de l’islamisme c’est que finalement, on accapare la religion pour un agenda politique.

L’état doit être laïc. Si on veut être rassembleur, il faut être laïc. Mais il ne faut pas empêcher les gens de pratiquer non plus. C’est un choix personnel, la religion. C’est une conviction, comme une conviction politique, l’espace public doit être public. Il ne doit pas y avoir d’exception.

Sentez-vous que la sortie du livre pourrait avoir un impact positif?

C’est ce que je pense. Je ne l’ai pas fait pour dire que tous les musulmans sont des terroristes. C’est pour qu’on se dise que, nier n’est pas l’idéal. La tête dans le sable, n’est jamais la solution. Moi ce que j’espère, c’est qu’il y ait des musulmans qui vont dire « nous on n’est pas comme ça », et qui vont eux-mêmes aller dans les tribunes.

On a la députée Fatima Houda-Pépin qui l’a fait. Elle a reçu autant de mails haineux que de mails de félicitations, mais beaucoup plus de mails de félicitations. Mais ce qui est troublant, c’est qu’il a fallu attendre que ce soit elle qui se lève pour dire « écoutez, la Charia on ne peut pas. Même si c’était une version expurgée de la Charia, on ne peut pas tolérer ça. » On en revient aux caricatures (danoises). Les gens qui essaient d’imposer ça, ils parlent de liberté d’expression et de tolérance, mais c’est souvent les franges les plus radicales, les plus intolérantes, qui avancent avec ce genre d’arguments.

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